Les journaux en sont pleins. On ne parle que cela aux terrasses, en familles et dans les groupes de discussion qui se forment et se reforment place Tahrir. L’Egypte en transition, l’Egypte en révolution, a les yeux rivés sur le Libye et l’on ne peut pas y dire que l’on est Français sans s’entendre immédiatement demander : « Mais qu’allez-vous faire, vous la France ? ». La question ne fuse pas parce que les Egyptiens seraient au courant de la position prise par Nicolas Sarkozy. Seule une toute petite minorité d’intellectuels, de journalistes ou d’hommes politiques ont suivi cela car, vu du Caire, un Conseil européen, c’est du latin. Non : si la question vient, c’est qu’ici, la France c’est toujours de Gaulle, Chirac, la singularité au sein du camp occidental et l’opposition à la guerre d’Irak, un pays que l’on aime en un mot parce qu’on le regarde comme l’ami des Arabes et qu’on attend de cet ami qu’il ne laisse pas le colonel Kadhafi écraser son pays à coup de bombes. L’Egypte a épousé la cause libyenne non seulement parce qu’elle se retrouve dans le combat de ce peuple, un même combat pour la liberté, mais aussi, plus encore, parce qu’elle pense, et non sans raisons, que l’issue de cette bataille la concerne directement. Que Kadhafi l’emporte, pense-t-elle, et les forces de sécurité et tous les milieux liés au régime qu’elle vient de renverser se sentiront encouragés à tenter de reprendre la main en semant la violence et l’anarchie comme ils commencent à le faire. Que Kadhafi gagne, se disent les Egyptiens, et le rapport régional entre les dictatures et la liberté en sera modifié en faveur des régimes en place et leurs pays s’en trouvera isolé et menacé, craignent-ils, d’une contre-révolution, le danger qui les obsèdent. Mais quoi, leur demande-t-on alors, vous voudriez que la France, l’Europe, les Etats-Unis, envoient des troupes ? A cette seule idée, les sourcils se lèvent et les bras s’agitent dans un geste de dénégation indignée. Non ! Jamais ! Surtout pas ! Il n’en est pas question à leurs yeux car ils ne veulent pas qu’on libère le monde arabe mais qu’il se libère lui-même. La fierté retrouvée des Egyptiens et de leurs voisins du Maghreb et du Machrek est de s’être soulevés sans l’aide personne, sans que quiconque ne s’y soit attendu mais... « Mais enfin, vous dit-on vite, vous avez bien des services secrets, vous ne pouvez pas… ? ». Nullement caché, le rêve du monde arabe et qu’un James Bond occidental assassine Kadhafi et ce n’est que lorsqu’on explique que ce n’est pas aussi simple qu’au cinéma qu’on vous dit : « Alors empêchez-le d’utiliser son aviation et livrez des armes aux insurgés ! ». C’est là qu’est l’unanimité aux terrasses du Caire, unanimité qui s’est retrouvée samedi au sein de la Ligue arabe car aucun des régimes arabes en place ne veut sembler solidaire de ce colonel qui massacre la Libye. Quelles qu’aient été ses motivations, Nicolas Sarkozy a exprimé jeudi et vendredi ce qui est l’attente du monde arabe. Sa position ne peut que renforcer l’influence française dans ces pays et surtout, s’il finit par être entendu, que servir leur liberté. Le problème est que chaque heure compte. Quand Kadhafi aura reconquis la Libye, il sera trop tard.

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