La chronique de Bernard Guetta a été avancée à 7h15 pour cette édition spéciale. Les uns s’en réjouissent, les autres s’en attristent mais ce constat est dans toutes les têtes. Devant ce télescopage de l’échec de Bruxelles et de l’arrestation de Saddam Hussein, devant la bonne et la mauvaise nouvelle du week-end, chacun se dit que l’Europe se défait tandis que l’Amérique triomphe. L’Europe, en fait, prend une autre voie tandis que l’Amérique tient, là, l’occasion d’en prendre une meilleure. L’Europe n’est pas morte à Bruxelles. Ce n’est pas son unité que l’Espagne et la Pologne ont tuée, samedi, en empêchant, par leur intransigeance l’adoption de sa Constitution. Ce qu’elles ont, en revanche, bel et bien tué c’est la dynamique fédérale dont ce projet était porteur, la chance de voir, bientôt, une majorité parlementaire européenne, reflet de la majorité de l’électorat de l’Union, désigner un exécutif européen responsable devant l’ensemble des électeurs européens. La naissance de cette démocratie européenne était le grand acquis de ce projet de Constitution. Il allait revenir au Parlement de Strasbourg, autrement dit à tous les Européens, de désigner la Commission qui, forte de cette légitimité populaire, aurait petit à petit, pris le pas sur les gouvernements des Etats membres. On aurait alors su qui décidait en Europe. On serait alors passé des trop vieilles et opaques tractations intergouvernementales au vent neuf de la clarté institutionnelle, de nouveaux hommes et de nouveaux partis, mais que va-t-il se passer, maintenant que cet espoir est mort-né ? La France et l’Allemagne vont accentuer leur rapprochement. Les conseils des ministres communs vont se multiplier. Sur chacun des grands dossiers, notamment économiques, elles vont harmoniser leurs démarches et former un « groupe pionnier ». Cette avant-garde s’élargira rapidement à d’autres pays et développera, parallèlement, une « concertation privilégiée » avec la Grande-Bretagne sur les questions de Défense et, petit à petit, de politique étrangère. Samedi, ce sont les trois puissances européennes qui ont repris la main dans l’Union. Elles la feront à leur rythme et en position d’imposer leurs compromis que les électeurs européens et les petits pays n’auront plus qu’à accepter. L’Europe avancera mais sa démocratie attendra, au risque que l’Union, et tous ses gouvernements, deviennent franchement impopulaires. Pour ce qui est des Etats-Unis, c’est tout différent. Pour eux, rien, n’est joué car l’arrestation de Saddam leur offre un choix. Ou bien Georges Bush se laisse enivrer par ce succès ou bien il en profite, en position de force, pour repasser les commandes de l’Irak à l’Onu, pour accélérer la mise en place d’un gouvernement irakien sous le contrôle du Conseil de sécurité, avec l’aide, économique et politique, des grandes puissances et des pays de la région. Ou bien le Président américain se croit maintenant assez fort pour continuer à décider seul et la mise sous les verrous de ce dictateur en fuite n’aura été qu’un moment de répit pour l’Amérique ou bien il tourne la page de la solitude impériale et devient celui qui aura rendu les Irakiens maîtres de leur destin en les débarrassant à jamais d’un tyran sanguinaire. A entendre Georges Bush, hier, son choix n’est pas fait. A entendre Tony Blair, il n’y avait aucun doute, en revanche, sur ce qu’il souhaite.

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