Sans doute faut-il remonter au Front Populaire, voire à l’Affaire Dreyfus, pour retrouver un tel niveau de passion. A lire les sondages, à voir tant de personnalités politiques sur la brèche, à entendre quatre-vingt dix députés français appeler à une « mobilisation d’ampleur nationale » contre l’entrée de la Turquie dans l’Union, à recevoir, aussi, des menaces de mort pour avoir, au contraire, plaidé cet élargissement dans cette chronique, on croirait en fait que les Barbares sont aux portes de la ville et que les partisans de l’adhésion turque sont des traîtres, prêts à leur en donner les clés. Eh bien non ! Les Turcs ne sont pas des Barbares, tant s’en faut. Les campagnes d’Anatolie ne sont pas plus arriérées que beaucoup de celles d’Europe centrale. Il n’y a personne aux portes de la ville pour la bonne raison que le Conseil européen ne va pas décider de faire entrer, demain, la Turquie dans l’Europe (elle-même ne le voudrait d’ailleurs pas) mais d’ouvrir avec elle des négociations en vue d’une éventuelle adhésion. Alors parlons net. Ce processus est en cours depuis quarante ans. Tant qu’il paraissait formel et que l’Europe, surtout, était rassurée de savoir la Turquie à ses cotés, pièce maîtresse de l’Alliance atlantique sur le flanc sud de l’Union soviétique, on n’était pas si regardant sur la géographie, l’histoire, la culture, les plus nobles des motifs invoqués aujourd’hui contre cette adhésion. Le problème est que la Turquie, elle, a pris cette alliance au sérieux, que des promesses lui ont été faites, que des conditions ont été posées à l’ouverture de ces négociations, que la Turquie y a satisfait et que si l’Europe se dédisait ou, soudain, multipliait les obstacles avant même que les négociations ne s’ouvrent, les Turcs pourraient légitimement conclure que nous ne voulons pas d’eux pour la seule et simple raison qu’ils sont musulmans. On peut, évidemment, se tirer dans le pied. On peut faire d’une grande amie une puissante ennemie, aller gifler un peuple qui aspire, massivement, à près des quatre cinquièmes, à partager nos valeurs et nos lois. On le peut tant qu’on se rue, de tous côtés, sur ce chemin mais quel intérêt, quel danger, poussent à tant d’ardeur ? L’intérêt de l’Europe n’est certainement pas de retourner les Turcs contre elle, de leur dire, en un mot, d’aller se faire voir ailleurs. Au sud comme au sud-est, nous avons avec l’Islam une frontière commune, la Méditerranée. A l’heure où les djihadistes voudraient tant précipiter le monde musulman dans un affrontement avec l’Occident, notre intérêt n’est certainement pas d’apporter de l’eau à leur moulin en allant, nous, dire, comme eux, qu’il y aurait une incompatibilité entre l’Islam et la démocratie. Notre intérêt est de prouver le contraire, d’aider la Turquie à affirmer sa démocratie, à devenir le pays européen qu’elle veut être et qu’elle est déjà largement, d’en faire l’exemple d’une pleine et complète démocratie musulmane. Ce n’est pas encore le cas ? Non. Ca ne l’est pas. C’est pour cela que les négociations seront longues, difficiles, par définition incertaines, mais le seul danger que nous courons là serait de refuser, a priori, une main tendue et amie.

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