Egoïsmes nationaux et visions divergentes de l’Europe, tout se mêle dans ce débat budgétaire européen, bien plus simple et crucial qu’il n’y paraît. Premier problème, depuis les années Thatcher, la Grande-Bretagne jouie d’un rabais sur sa contribution aux dépenses de l’Union obtenu au motif qu’elle ne bénéficiait pas de la Politique agricole commune, de la Pac, et que son économie était, à l’époque, dans une mauvaise passe. Ce chèque eut, peut-être, sa justification mais, maintenant que la Grande-Bretagne est en bonne forme et que la Pac n’absorbe plus 80% mais moins de 40% des dépenses européennes, il n’a plus de raison d’être. Il est même devenu parfaitement inacceptable car, plus le budget de l’Union augmente, plus le rabais est important et que les Britanniques profitent ainsi des dépenses suscitées par l’élargissement. La Pac, deuxième problème, divise l’Union car elle rapporte, avant tout, aux pays agricoles, comme la Pologne ou la France, pas à tout le monde donc, et qu’elle suscite, de surcroît, un débat de fond. Les uns, Jacques Chirac en tête, plaident que l’augmentation de la population mondiale confère une importance stratégique aux ressources alimentaires, que c’est, donc, une obligation pour l’Union que de s’assurer une autonomie en la matière et que l’agriculture porte une industrie agro-alimentaire, grand atout de l’économie européenne. Les autres, Tony Blair en tête, soutiennent que l’Europe, en subventionnant et protégeant son agriculture, se prive des moyens d’investir dans la recherche et ferme son marché aux produits agricoles des pays émergeants qui, œil pour œil, dent pour dent, n’ouvrent pas le leur aux services et à l’industrie des 25. Brûlant en Europe, ce débat bat son plein, en ce moment même, à la réunion de l’Organisation mondiale du Commerce car, si la libéralisation du commerce agricole profiterait aux pays émergeants, elle ruinerait sans doute les pays les plus pauvres. Troisième problème, face une opinion publique très europhobe, Tony Blair ne pourrait céder sur son rabais qu’à condition de pouvoir se prévaloir de concessions sur la Pac qu’il ne pourra pas obtenir car la majorité de 25 n’en veut pas. Président de l’Union pour ce second semestre 2005, il se refuse en conséquence à présenter un projet de budget européen pour 2007-2013 qui mette son chèque en cause et, partant, propose d’abaisser l’ensemble des dépenses en taillant dans les aides promises aux nouveaux pays membres. Cette proposition, quatrième problème, renverse d’un coup les alliances internes à l’Union en éloignant les nouveaux membres de Londres et les rapprochant de Paris et Berlin. Aux intérêts nationaux et au débat de fond sur le commerce international s’ajoute ainsi, dans cette bataille budgétaire, la question du rapport de forces entre les diverses conceptions de l’Europe, modèle libéral ou modèle européen, Europe politique ou Europe marché. Le sommet qui s’ouvre cet après-midi sera extrêmement difficile. Il peut éviter l’échec si Tony Blair finit par sortir le coût de l’élargissement du calcul de son chèque et obtient, en échange, que tous les paramètres du budget, Pac et rabais compris, soient revus pour 2014. C’est jouable mais ce n’est pas joué.

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