Même émotion, mêmes foules, c’était l’enterrement de Victor Hugo. Pieds dans la neige, par un froid polaire, des dizaines de milliers de Soviétiques avaient fait la queue jusqu’à six ou sept heures durant pour s’incliner devant le cercueil ouvert d’Andreï Sakharov, mort il y a vingt ans, le 14 décembre 1989. Pour une poignée d’entre eux, il était un ami, l’homme qui les avait défendus contre l’arbitraire à ses risques et périls, témoignant de leur calvaire, interpellant le pouvoir en leur nom et les faisant connaître à l’étranger. Pour les autres, l’immense majorité de ces hommes et ces femmes une fleur à la main, il était un remord, celui qui avait eu le courage qu’eux n’avaient pas su trouver et une fierté nationale aussi, surtout, l’immense physicien, co-inventeur de la bombe à hydrogène soviétique, l’académicien qui aurait pu tranquillement jouir de la considération et des avantages accordés par le régime à de tels scientifiques mais qui avait choisi la dissidence parce qu’il n’admettait ni l’injustice ni le déclin dans lequel la bureaucratie plongeait son pays. Andreï Sakharov était un Gandhi, un Mandela, un homme rare et sans doute unique dans l’histoire soviétique. C’est à ce Juste que tant de gens étaient venus rendre hommage comme s’ils cherchaient un modèle pour leurs enfants mais vingt ans plus tard, hier, à Moscou, bien peu de journaux mentionnaient cet anniversaire et les commémorations n’ont réuni qu’une poignée de gens, anciens et nouveaux dissidents. C’est à ce contraste qu’on mesure la régression autoritaire que vit la Russie, l’ampleur du combat que Sakharov aurait toujours à mener s’il était encore là. Cet échec s’explique. Cette tragédie tient à l’humiliation sociale et nationale que les Russes ont ressentie lorsqu’ils ont vu que leur liberté entrevue sous Gorbatchev n’avait conduit, sous Eltsine, qu’à la dégradation de leur niveau de vie et à l’éclatement de la Russie historique. Non seulement l’Europe centrale leur avait échappé, ce qu’ils acceptaient, mais des pays qui leur étaient aussi consubstantiels que l’Ukraine leur avaient tourné le dos, comme si soudain la Bourgogne, la Bretagne et Nice se séparaient de la France. Non seulement le passage à l’économie de marché avait précipité des millions de salariés dans le chômage et tous les retraités dans une misère sans nom mais les privatisations n’avaient été qu’une appropriation de la richesse nationale par la famille Eltsine. Sous Boris Eltsine, tout a été fait pour convaincre les Russes que la démocratie n’était qu’un leurre et le marché, le vol. Ils n’aspiraient ainsi plus qu’à l’ordre et à une réaffirmation nationale, à cette « dictature de la loi » que leur avait proposée Vladimir Poutine, jeune et athlétique officier de l’ancien KGB qu’ils avaient donc plébiscité, dix ans après la mort de Sakharov. La bataille de la liberté est à reprendre en Russie. Elle sera longue, difficile, hasardeuse mais pas désespérée parce que la société russe s’est diversifiée et qu’il n’est malheureusement pas étonnant que la Russie ne parvienne pas à sortir d’un coup, de siècles d’absolutisme et de sept décennies de communisme. La République française ne s’était définitivement établie que 81 ans après la Révolution. Vingt ans après 1789, la France vivait sous l'Empire.

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