C’est un procès kafkaïen qui résume vingt ans d’histoire russe. C’est un procès si politique qu’à la dernière minute, le tribunal de Moscou a dû reporter au 27 décembre le jugement qu’il devait rendre ce matin contre Mikhaïl Khodorkovski, l’homme que Vladimir Poutine a précipité en enfer. Stature de bucheron et fines lunettes d’intellectuel, Khodorkovski est l’un de ces « nouveaux Russes » qui ont bâti d’immenses fortunes à la faveur de l’écroulement soviétique. Issu d’une famille d’ingénieurs, membre des jeunesses communistes où il s’était fait d’utiles relations, il crée à l’âge de 26 ans, avant même le passage à l’économie de marché, une banque qui lui sert à acquérir le groupe pétrolier Ioukos lorsque les privatisations du début des années 90 font sortir du domaine public les parts les plus juteuses de l’industrie russe. Mikhaïl Khodorkovski fait alors ce qu’ont fait tous les nouveaux russes. Avec la bénédiction du clan Eltsine, il s’approprie un joyau industriel en jouant tout à la fois d’un réel esprit d’entreprise, de la corruption de l’entourage présidentiel et de la volonté des Occidentaux d’en finir avec la propriété collective afin d’empêcher tout retour au communisme. Comme tant d’autres, Mikhaïl Khodorkovski a participé à ce qui fut le plus grand hold-up de l’histoire mais, comme peu d’autres, il a construit une véritable entreprise, le premier groupe pétrolier russe, dont il a investi les bénéfices au lieu de les faire disparaître dans un paradis fiscal. Modernisant Ioukos, créant crèches et logements pour ses salariés, il est devenu un capitaine d’industrie dans la veine de ces grands patrons philanthropes de la fin du XIX° qui se considéraient investis d’une mission nationale, industrielle et sociale. D’un banal profiteur de crise, il est devenu une exception russe, précurseur admiré d’un capitalisme non pas spoliateur mais créateur de richesses. Ministre de l’énergie à l’âge de 30 ans, Khodorkovski a ainsi fini par se voir un destin de sauveur de la Russie qui l’amène bientôt à financer l’opposition démocratique et l’organisation de la société civile. En 2003, il franchit le Rubicon. Au beau milieu d’une réception au Kremlin, il interpelle Vladimir Poutine sur la corruption des plus hauts niveaux de l’Etat. « Etes-vous sûr d’être en règle avec le fisc ? », lui répond Poutine. « Absolument », rétorque-t-il. « Eh bien on verra… », laisse tomber Poutine dans un silence de mort. Ce fut vite vu. Arrêtés, Khodorkovski et son N° 2, Platon Lebedev, sont lourdement condamnés. Leur empire est démantelé au profit d’entreprises contrôlées par le Kremlin. La première fortune russe change de main et, dans sa prison des confins chinois, ce nouveau russe devient un nouveau dissident dont le malheur doit dissuader l’argent de s’opposer au pouvoir. Au printemps 2009, nouvelle inculpation, pour vol de 350 millions de tonnes de pétrole, une accusation destinée à le maintenir en détention et si dénuée de sens que deux anciens ministres l’ont réfutée à la barre et que le conseiller économique de Dmitri Medevedev, du président russe, a déclaré, hier, qu’il n’y croyait pas non plus. Plus que jamais, le sort de Khodorkovski est un enjeu politique russe – de la bataille, désormais, entre Vladimir Poutine et son successeur.

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