Il y a quatorze mois qu’il n’y avait plus eu de manifestations en Iran. Assommée par des milliers d’arrestations et de centaines de condamnations, certaines à la peine capitale, l’opposition n’était plus redescendue dans les rues depuis que huit personnes y avaient été tuées par les forces de l’ordre en décembre 2009 mais le printemps arabe a redonné à l’ancienne Perse le courage d’aller manifester hier. A Téhéran, plusieurs milliers d’opposants ont tenté de gagner la grande place Azadi, la place de la Liberté, avant de se heurter aux balles et à des tirs nourris de gaz lacrymogène et de billes de peinture destinées à faciliter leur arrestation. On a relevé un mort à Téhéran. A Ispahan, troisième ville du pays, des heurts ont éclaté entre la police et plusieurs centaines de manifestants et un rassemblement s’est également formé à Chiraz, l’ancienne capitale perse. Comme la Tunisie avait réveillé l’Egypte, la chute d’Hosni Moubarak réveille non seulement l’Iran mais aussi le royaume de Bahreïn, dans le Golfe, où les chiites ont donné de la voix tandis que les troubles s’amplifiaient au Yémen où le président Saleh n’a pas réussi à faire taire la contestation en s’engageant à ne pas briguer un nouveau mandat après 32 ans de pouvoir. Même en Libye, les appels au renversement du colonel Kadhafi se multiplient sur internet pendant que l’opposition algérienne se prépare à une nouvelle tentative de manifestation samedi prochain. De l’Afrique du Nord au Proche-Orient, un vent d’espoir et de liberté souffle sur les régimes en place mais, aussi fort et contagieux qu’il soit, on se tromperait à croire que les événements d’Egypte et de Tunisie vont se répéter mécaniquement dans chacun des pays du Maghreb et du Machrek, du couchant et du levant musulmans. Tous ces pays n’ont pas un président aussi usé et honni que l’étaient Moubarak et Ben Ali et, si tous traversent une même crise, si tous sont ébranlés par l’émergence politique de leurs jeunes générations, la faillite économique de leurs dictatures et l’ouverture sur le monde permise par internet et les télévisions satellitaires, tous ont une histoire et des échiquiers qui leur sont propres. L’Algérie demeure si traumatisée par sa guerre civile des années 90 qu’elle ne se risquera pas du jour au lendemain à de nouveaux affrontements. Le régime syrien a déjà prouvé qu’il ne reculerait pas devant un bain de sang pour se maintenir. La monarchie marocaine peut canaliser une éventuelle contestation en donnant plus de pouvoir à son Parlement et ses partis politiques. Le royaume saoudien est assez riche pour acheter, en cas de besoin, sa paix intérieure et la théocratie iranienne a su assez museler ses opposants par la répression pour avoir encore du temps, un peu de temps devant elle. Ces régimes ne vont pas s’écrouler l’un après l’autre comme un château de cartes mais tous sont désormais si menacés qu’ils vont devoir soit se raidir soit faire des concessions politiques et sociales et, dans un cas comme dans l’autre, ces pays en seront tous remis en mouvement mais pas au même rythme. De Rabat à Téhéran, l’histoire est en marche mais elle n’avancera pas partout du même pas qu’au Caire et à Tunis.

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