C’est une catastrophe, une pure, simple et totale catastrophe. Pour dresser le bilan des révolutions arabes entrées hier dans leur sixième année, il n’y a pas d’autre mot que celui-là car, l’héroïque et fragile Tunisie mise à part, la catastrophe est partout.

Elle triomphe en Syrie bien sûr, mais également au Yémen, crucifié par la guerre d’influence que s’y mènent l’Arabie saoudite et l’Iran ; au Bahreïn où une dynastie sunnite réprime comme jamais une population chiite ; en Egypte où le maréchal Sissi fait rétrospectivement passer Hosni Moubarak pour un défenseur des droits de l’homme ; en Libye dont l’anarchie a ouvert la porte à Daesh et dans tout le Proche-Orient, en fait, tout entier précipité dans un sanglant chaos dont on ne voit pas la fin.

Rien d’étonnant donc à ce que la musique générale soit aujourd’hui au regret des dictatures bien ancrées mais peut-on regretter l’histoire ?

On peut certainement déplorer que les potentats d’hier n’aient pas compris à temps que leurs peuples ne toléraient plus leurs exactions et leur corruption et n’aient pas introduit les réformes qui auraient évité cette explosion générale.

C’eut été mieux, évidemment, comme il aurait été mieux que Louis XVI entendît les conseils de Turgot, mais voilà, ça ne s’est pas fait, la Tunisie et la fuite de son président ont propagé la flamme de la liberté et, pour le regretter, il faudrait que quelqu’un l’eût voulu, ce qui n’est pas le cas.

Sauf en Libye où le tort des grandes puissances n’a pas été d’empêcher les massacres préparées par Kadhafi mais de ne pas prolonger leur intervention par une mission de maintien de la paix, les peuples arabes se sont attaqués seuls à leurs tyrans et la seule question qui vaille est de savoir où vont aujourd’hui ces peuples.

Pour l’heure, c'est vers toujours plus d’atrocités, mais n’oublions pas que la Révolution française avait débouché sur la Terreur, deux Empires, deux Restaurations et qu’il lui avait fallu près d’un siècle pour s’accomplir dans la République. Les révolutions sont toujours atroces, c’est pour cela qu’il vaut mieux savoir les éviter, mais revenons au Proche-Orient.

Au-delà de ses flots de réfugiés et de sang, trois changements y sont à l’œuvre. Le premier est l’éclatement des frontières léguées par la colonisation européenne qui cèdent partout devant un irrésistible désir d’Etats nations, cimentés par une même foi, une appartenance ethnique ou les deux. Le deuxième est l’avivement de la rivalité multiséculaire entre l’Arabie devenue saoudite et la Perse devenue iranienne.

Quant au troisième, c’est l’échec programmé des djihadistes, trop long mais certain, et l’émergence parallèle d’échiquiers pluralistes dont les deux grandes forces sont la petite bourgeoisie conservatrice qui se retrouve dans les partis religieux et les classes moyennes urbaines, celles qui avaient fait les révolutions de 2011 et qui aspirent aux libertés individuelles et à l’état de droit.

C’est une précipitation chimique et sa stabilisation sera lente.

L'équipe

Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.