Il s’agit d’un pays sans richesses et qui n’a pas fait l’histoire, d’un pays, le Kirghizstan, que le monde ne connaît pas ou peu mais beaucoup de choses se jouent dans la crise qui l’ensanglante aujourd’hui. Les faits d’abord. Comme plusieurs autres des anciennes Républiques soviétiques, ce pays d’Asie centrale a connu un mouvement de contestation démocratique au milieu de la dernière décennie. Porté par la rue, un nouveau président y arrive au pouvoir en 2005, se fait élire et réélire il y a onze mois mais sa dérive autoritaire est telle qu’un nouveau soulèvement populaire le contraint à l’exil en avril dernier. Un pouvoir intérimaire se met en place, mais cela se fait dans une telle improvisation que la situation est demeurée totalement instable depuis. Personne ne tient vraiment les commandes de l’Etat et, dans ce vide, attisées ou pas, les tensions se sont réveillées entre la majorité kirghize et la minorité ouzbèke, très forte au sud du pays, théâtre de violents troubles depuis quatre jours. Là-bas, des Kirghizes s’en prennent aux Ouzbeks dans des pogroms qui ont déjà fait 124 morts, près de 1700 blessés et des dizaines de milliers de réfugiés fuyant, hagards, vers l’Ouzbékistan limitrophe qui a fini par fermer sa frontière car ses capacités d’accueil, dit-il, sont saturées. « Sauvez-nous ! », hurlent ces familles dans des messages désespérés appelant à l’aide le monde, la Russie, l’Onu, quiconque voudrait les entendre, mais personne ne vient. Le Conseil de sécurité s’est réuni hier – préoccupation et bla-bla. Les réunions se succèdent au Kremlin. Washington est en contact avec Moscou mais rien, toujours rien, et il y a des raisons à cela. La Russie pourrait intervenir. Le pouvoir intérimaire kirghize le lui demande, l’en presse, l’en supplie, mais la Russie ne veut ni se retrouver accusée de profiter de ces tueries pour reprendre pied en Asie centrale ni risquer de s’embourber dans une crise qui est, d’abord, une anarchie. Préoccupée par ces deux dangers, la Russie prend son temps alors même, troisième danger pour elle, que sa crédibilité régionale est en jeu puisqu’elle reste la puissance tutélaire de l’Asie centrale et que des accords de sécurité la lient au Kirghizstan au sein de l’Organisation du traité de sécurité collective, l’OTSC, qui regroupe 7 des anciennes Républiques soviétiques. Sous l’œil de la Chine qui lorgne sur ces pays depuis vingt ans, c’est tout l’avenir des relations entre la Russie et ses anciennes possessions asiatiques qui se joue là mais ce n’est pas tout. Il y a une base russe au Kirghizstan mais, également, une base américaine, un indispensable relais aérien pour les rotations de troupes et de matériel vers l’Afghanistan. Réconciliées depuis l’élection de Barack Obama et agissant, désormais, de concert contre l’Iran, ni la Russie ni l’Amérique ne veulent se retrouver ensemble au cœur de cette crise et tentent, donc, avant de faire quoi que ce soit, directement ou indirectement, de trouver une position commune, les moyens les plus sûrs et les moins coûteux d’empêcher que ces troubles du Kirghizstan ne se propagent à la région entière. Pendant que des grands équilibres se cherchent, la boucherie continue.

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