(020515) La presse chinoise a trouvé un mot pour cela : guolaosi. Cela veut dire « mort par surtravail », par excès d’heures supplémentaires, douze, quinze heures par jour, plusieurs semaines d’affilée, sans une seule journée de repos. Il a fallu inventer un mot pour cela car ce syndrome se répand en Chine où la population des campagnes fuit la misère vers les zones côtières, là où le boom industriel, usines de montage et de sous-traitance, demande de la main d’œuvre, taillable et corvéable à merci. Comme beaucoup d’autres, Li Chummei en est morte. Le Herald Tribune racontait hier son histoire. Elle avait 19 ans, venait d’un petit village montagnard du Sichouan où sa famille ne tirait de la terre que de quoi se nourrir plus un revenu de 25 € par personne et par an sur lesquels il fallait payer 37 €, par personne, d’impôts et taxes diverses. Ce n’était pas insuffisant pour vivre. C’était insuffisant pour survivre. Alors, à 15 ans, une première sœur est partie, Li Mei, et quand Li Chummei eut 15 ans à son tour, elle l’a rejointe, là-bas, tout là-bas, au nord de Hong-Kong, dans une de ses villes champignons où les usines ressemblent à des camps, dortoirs alignés, bâtiments improvisés et grilles métalliques tout autour. Li Chummei travaillait dans une usine de jouets, de peluches exactement. Elle y était « coureuse » - c’est ainsi qu’on dit. Sur une chaîne de 25 ouvrières, elle et deux autres de ses camarades devaient courir de celle qui coud les yeux à celle qui coud les oreilles, ou les pattes, ou le petit sourire de feutre rouge. Elle devait courir assez vite pour que personne ne reste une seule seconde sans travailler, ne jamais rater la fin d’un point, ne jamais se tromper dans l’ordre des tâches et cela commençait à huit heures le matin, jusqu’à minuit, avec deux pauses, 90 minutes à midi pour le déjeuner et une sieste puis 30 minutes pour dîner. A ce rythme et à douze centimes de l’heure, elle arrivait à se faire 65 € par mois sur lesquels on lui retenait sa couche et la pitance mais, en novembre, quand approchent chez nous les fêtes et que les enfants des pays riches écrivent au père Noël, quand la demande est forte, que les sapins d’Europe et d’Amérique ne peuvent pas attendre, quand il faut augmenter les cadences, Li Chummei travaillait jusqu’à deux ou trois heures du matin. C’est en novembre dernier qu’elle est morte, pendant la nuit. On l’a trouvée crachant du sang, s’étouffant, toute recroquevillée sur elle-même et très vite la petite coureuse s’est éteinte, loin de chez elle, loin de ses autres sœurs auxquelles elle voulait éviter son sort. Il y a, en Chine, quelque deux cents millions de ces immigrés de l’intérieur, la plupart du temps analphabètes, totalement ignorant de leurs droits et que les entreprises et les autorités des zones côtières s’accordent à exploiter, les unes pour leurs bénéfices, les autres car ces esclaves attirent l’investissement, donc les impôts et les pots-de-vin. En Chine, le parti dirigeant s’appelle toujours communiste mais Li Chummei ne savait évidemment pas que le communisme est né quand Marx a découvert la condition ouvrière dans l’Angleterre de la révolution industrielle. C’était hier. C’est aujourd’hui.

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