C’est l’histoire d’une immense humiliation. Après avoir été un empire en expansion puis l’une des deux superpuissances de la Guerre froide, la Russie n’est plus aujourd’hui qu’un pays dont les frontières ont reculé et la population diminue. Ce n’est pas tellement qu’elle ait perdu ses plus récentes conquêtes, ses anciens satellites d’Europe centrale que Staline avait avalés à la fin de guerre. C’est surtout que ses confins géographiques et historiques que la continuité territoriale et les armées du Tsar lui avaient rattachés depuis si longtemps, que même l’Ukraine dont elle était née il y a mille ans, se sont détachés d’elle en la faveur de l’écroulement soviétique. C’est un peu comme si Nice, la Savoie, la Bourgogne même ou Toulouse s’étaient séparés de la France du jour au lendemain mais ce n’est pas le seul choc que la Russie ait encaissé depuis 1991. En même temps qu’elle se réduisait, la Russie s’est découverte en retard sur tout, restée sur le quai pendant que des pays qu’elle regardait, hier, avec dédain, l’Inde ou la Chine, ont désormais un avenir meilleur que le sien. Et puis il y eut, pire que tout, le choc social. En quelques mois, les privatisations et la libération des prix ont réduit à la misère plusieurs dizaines de millions de retraités, plongé la fonction publique dans la pauvreté et développé une corruption structurelle, un sursalaire pris sur la bête, tandis qu’une nouvelle élite affichait la plus insolente des fortunes. C’est cette somme de défaites qui expliquent la régression autoritaire dans laquelle s’enfonce aujourd’hui la Russie. Quand Vladimir Poutine a promis à ses concitoyens de poursuivre « les Tchétchènes jusque dans les chiottes » et d’instaurer « la dictature de la loi », ils ont frénétiquement applaudi cet agent secret tout en muscles qui s’engageait, en clair, à ne plus laisser les frontières russes reculer d’un centimètre et à mettre au pas les nouveaux riches, les « oligarches » comme on dit. Vladimir Poutine a su dire aux Russes ce qu’ils voulaient entendre et s’il se représentait l’année prochaine, il ne serait pas nécessaire de bourrer les urnes pour qu’il soit réélu. Il a muselé la presse, brisé les partis d’opposition, fait renaître la peur, laissé commettre les pires crimes en Tchétchénie mais les Russes lui sont reconnaissants d’avoir recrée un Etat, intimidé l’Ukraine et la Géorgie, stoppé la sécession tchétchène, reconcentré le gaz et le pétrole, au profit de nouveaux oligarches mais sous l’autorité du Kremlin. Les Russes croient que leur pays se reconstruit, se ressaisit à tout le moins, mais le drame est qu’ils pourraient bien aller vers de nouvelles désillusions, plus cruelles encore. Grâce à l’envolée des cours du pétrole, les coffres de l’Etat sont pleins mais, outre que cette manne est fragile, la Russie n’investit pas, ne construit pas, ne pense pas son avenir. Encore quelques années d’imprévoyance et la fragilité saoudienne la menacera – celle d’un pays qui tient par sa police et mange frénétiquement son capital.

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