Le Liban est un tout petit pays. L’émigration de ces vingt dernières années a encore contribué à réduire sa population et cela signifie, au-delà de la querelle des chiffres - 500 000 manifestants, 700 000, 1000 000 -, que les deux grands courants qui constituent aujourd’hui l’échiquier politique libanais ont chacun mobilisé, à une semaine d’intervalle, une moitié de la population active. Derrière le Hezbollah il y a huit jours, derrière l’opposition anti-syrienne, hier, tout le Liban est ainsi dans la rue, dans la passion mais sans violence aucune, pour l’instant du moins. C’est du jamais vu, nulle part, un peu comme si deux manifestations de quinze millions de personnes se succédaient en France, mais ce n’est pas seulement l’immensité de ces foules qui est extraordinaire. Car, enfin, pourquoi les Libanais manifestent-ils ? Les uns le font pour que la Syrie rappelle ses troupes, les autres contre les appels au retrait syrien mais, tandis que les uns et les autres s’époumonent, la Syrie d’ores et déjà replie ses troupes, ferme les antennes de ses services secrets et assure les Nations-Unies qu’elle n’aura très bientôt plus un seul homme au Liban. On n’est pas obligé de la croire sur parole mais, l’un dans l’autre, oui, le mouvement est pris, la Syrie plie bagages car elle n’est pas en situation de défier, en même temps, la moitié des Libanais et le Conseil de sécurité de l’Onu qui exige ce retrait. Force est ainsi de voir que l’enjeu de ces manifestations, de ces démonstrations de forces, est tout autre que ce qui est dit. Ce qui se joue-là, ce sont les lendemains du retrait. La Syrie d’abord, veut montrer qu’elle a des amis au Liban, qu’elle ne se retire pas parce qu’elle y est contrainte mais parce qu’elle le veut bien. Ce n’est, bien sûr, pas le cas. La Syrie ne pourrait pas se maintenir sans exercer des violences dont elle n’a pas les moyens politiques mais ce théâtre lui est indispensable. Il vise, premièrement, à éviter une complète humiliation dont son régime aurait du mal à se remettre sur la scène intérieure et, deuxièmement, à faire comprendre aux Américains qu’ils n’auraient pas intérêt à encourager la contestation en Syrie même car Damas pourrait alors se servir du Hezbollah pour susciter des troubles au Liban et jeter de l’huile sur le feu entre Israéliens et Palestiniens. Le Hezbollah, pour sa part, ne se mobilise pas dans le seul intérêt de Damas. Il veut faire comprendre, lui, qu’il n’est plus seulement le mouvement terroriste qu’il fut à ses débuts mais une vraie force politique, très assise dans la communauté chiite, et que tout le monde, après le départ des Syriens, devra compter avec lui, l’opposition libanaise comme les Etats-Unis et la France. Quant à l’opposition anti-syrienne, elle veut qu’il soit clair qu’elle est la plus forte, ce qu’elle est et que la Syrie n’aura plus à interférer, d’aucune manière, dans les affaires intérieures libanaises. Chacun montre ses muscles. L’opposition est à deux pas de la victoire mais, outre qu’elle ne la tient pas encore, le Hezbollah qui avait tué, pour le compte de ses commanditaires iraniens et syriens, plus de 200 soldats américains à Beyrouth il y a vingt ans, est en train de se rendre incontournable, y compris par les Etats-Unis. La démocratie n’est pas qu’un idéal. C’est également la compétition des forces en présence.

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