On ne peut qu’approuver. Après l’assassinat, il y a deux ans, à Beyrouth, de l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri, le Conseil de sécurité a décidé que justice devait être faite, si haut que doive remonter la responsabilité de ce crime dans l’appareil d’Etat syrien. Tandis que le scandale provoqué par ce meurtre contraignait la Syrie à retirer ses forces du Liban, le Conseil de sécurité lançait une enquête judiciaire destinée à nourrir l’examen de cette affaire par un Tribunal spécial et Damas, sur la défensive, se retrouvait mise en quarantaine. Très bien, parfait, la justice suit son cours mais la Syrie n’est pas un quelconque malfrat. C’est un Etat qui, sans être d’une richesse exceptionnelle ni d’un poids déterminant sur la scène internationale, pèse très lourd au Liban, même après en avoir rappelé ses forces, et partage une longue frontière avec l’Irak par laquelle passent, aujourd’hui, beaucoup d’hommes et d’armes. Sans la Syrie, l’Irak serait non pas stable mais nettement moins instable qu’il ne l’est. Sans la Syrie, le Hezbollah libanais ne disposerait pas d’autant d’armes et d’argent iraniens transitant par Damas. Sans la Syrie, le Hamas palestinien perdrait une part décisive de ses soutiens extérieurs et le refuge, surtout, à partir duquel opère sa direction politique. Sans la Syrie, la donne proche-orientale serait, en un mot, très différente et ce pays n’est donc pas démuni face à la formidable pression qu’exerce sur lui l’enquête lancée par le Conseil de sécurité. D’où le paradoxe que constitue cette enquête. L’abandonner, même sans le dire, la laisser seulement s’enliser dans les sables de l’oubli, serait consentir à un recul de l’idée même de justice internationale et de combat contre l’impunité des appareils d’Etat. Difficile à envisager mais, à poursuivre cette enquête dans toute sa rigueur, on ne fait, en même temps, que contrecarrer toute possibilité de compromis sur l’Irak, la Palestine et le Liban, qu’aller contre des stabilisations auxquelles le régime syrien serait trop heureux de contribuer en échange d’un voile sur l’assassinat de Rafic Hariri. La morale, c’est un fait, peut travailler contre le bien commun. L’ouverture de cette enquête aura conduit la Syrie à rechercher un accord de paix avec Israël et à envoyer des signes de disponibilité sur l’Irak et le Liban. Elle a été formidablement utile et le reste mais on est juste au moment où elle pourrait commencer à nuire à un intérêt supérieur qu’aucune morale ne saurait négliger : la paix. Comment faire ? Que faire ? A quel rythme ? En échange de quoi ? A quel prix ? La réponse n’est pas évidente mais, lorsque le patron de la diplomatie européenne, Javier Solana, a succédé, hier, à Damas, à une sous-secrétaire d’Etat américaine pour appeler les dirigeants syriens à jouer plus positivement à Bagdad et Beyrouth, c’est ces questions qu’on lisait entre les lignes.

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