C’est « une tâche urgente », a-t-il dit. « Il nous faut aller de l’avant dans nos réformes économiques et politiques, en particulier dans la réforme du système de gouvernance de notre parti et de notre pays », déclarait hier le Premier ministre chinois Wen Jiabao en expliquant que « la réforme économique ne pourrait pas être menée à bien si la réforme politique n’aboutissait pas » et que les « nouveaux problèmes apparus dans la société » – ceux de la corruption et de la disparité des revenus, a-t-il précisé – ne pourraient alors pas « être résolus ».

On n’aurait pu mieux dire. C’était l’évidence même mais, à entendre cela, la tentation était grande de se demander pourquoi un homme au diagnostic aussi sûr restait l’un des neuf membres de la direction du Politburo et donc de la Chine, d’un pays qui a ajouté le capitalisme le plus sauvage à la pérennité du parti unique. La Chine cumule aujourd’hui les plus grandes inégalités du monde, l’arbitraire le plus total et la répression systématique de toute voix discordante et son Premier ministre vient benoîtement plaider l’évolution démocratique comme si ce n’était pas le pouvoir dont il est l’un des princes qui présidait à tout cela ?

« De qui vous moquez vous ? », serait-on tenté de lui lancer mais Wen Jiabao croit à ce qu’il dit, le dit depuis longtemps et s’était même fait censurer dans son propre pays pour l’avoir trop explicitement dit, en 2010, dans une interview à CNN. Ce Premier ministre chinois est l’archétype de ces réformateurs lucides, de ces Cassandre modernes que l’on retrouve à toute époque dans les dictatures en tout genre, de ces hommes qui savent que le système auquel ils participent court à sa perte s’il ne change pas, qui désespèrent de le faire changer mais ne rompent pas avec lui parce qu’ils n’ont pas le courage de le faire, croient plus utile d’agir de l’intérieur ou les deux.

Il y a un an, quand commençait l’insurrection syrienne, on entendait de tels gens autour de Bachar al-Assad qui se sont tus depuis. Ils n’ont servi à rien d’autre qu’à donner le change quelques semaines mais, à l’inverse, Mikhaïl Gorbatchev et ses fidèles ont su, comme ils le disaient, « prendre le château-fort de son donjon » et ouvrir à la Russie le long chemin de la démocratie qu’elle tente, aujourd’hui, de reprendre.

L’histoire dira si Wen Jiabao appartient à la variante russe ou syrienne de ces hommes qui servent un pouvoir qu’ils condamnent pour le faire évoluer. Cela dépendra moins de lui que du rythme auquel éclateront les contradictions chinoises mais la certitude est que ses mises en garde sont fondées.

Tant que la croissance chinoise se poursuivra, la Chine restera plus ou moins stable mais le jour où le niveau de vie cessera de s’améliorer – non pas si cela se produit mais quand cela se produira – la Chine tanguera violemment car elle n’a pas d’amortisseurs politiques, ni pluralisme ni démocratie, pour atténuer un choc évidemment inéluctable puisqu’il n’y a pas de croissance éternelle. La Chine entre dans une année de relève. Comme la plupart de ses dirigeants, Wen Jiabao se retirera dans un an. C’est son testament qu’il a commencé d’écrire hier et la garde montante serait bien avisée de le lire et le comprendre.

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