« Pourquoi nous haïssent-ils ? », demandait un grand hebdomadaire américain après les attentats du 11 septembre. « Pourquoi tant d’extrémisme? Que veulent-ils ? », se demandent, aujourd’hui, beaucoup d’Occidentaux devant les violences du monde arabo-musulman qui inquiètent tant que l’inéluctabilité d’un choc des civilisations s’est ancrée dans bien des esprits. Tentons alors de répondre, de reprendre des choses souvent dites dans cette chronique, puisque c’est l’Institut du Monde arabe qui accueille ce matin le 7/10 de France Inter. La première explication de cette ébullition, la base de tout, est que ce monde aspire à sortir d’un long déclin, largement comparable à celui que la Chrétienté avait connu jusqu’à la Renaissance à l’époque où l’Islam, lui, était une brillante civilisation, à la pointe des sciences et de la médecine. Née du rejet des empires coloniaux, turc, puis français et britannique, cette aspiration est d’autant plus forte que l’unification de la planète par le développement des moyens de communication projette jusque dans les plus reculés des villages arabes la technologie occidentale et le décollage asiatique. Il y a une impatience arabe et cette quête haletante des voies permettant de combler ce retard sur les autres, de prendre une revanche sur l’Histoire, passe désormais, deuxième point, par l’affirmation de l’identité religieuse. Pourquoi ? Tout simplement parce que l’espoir de la décolonisation s’est perdu dans le double échec des régimes socialisants et des régimes conservateurs soutenus par les Etats-Unis, dans leur impéritie et leur corruption, que les partis religieux, islamistes, sont les seuls à n’être pas discrédités et à s’occuper des plus pauvres et que ce monde ressent, enfin, un besoin de se retrouver en se différenciant. D’où ce sentiment d’altérité, voire d’hostilité, que suscite, en Occident, le monde arabo-musulman mais ce monde, troisième point, n’a rien d’un bloc monolithique. Il est, au contraire, traversé de violents conflits intérieurs qui s’exacerbent dans cette bataille pour le renouveau. Les chiites minoritaires, les protestants de l’Islam pour faire trop simple, ne sont pas les sunnites majoritaires. Ni les Turcs ni les Iraniens, les Perses d’hier, ne sont des Arabes. L’Iran fait infiniment plus peur aux régimes arabes qu’aux Etats-Unis et ces régimes, eux, lui font beaucoup plus peur que l’Occident. Tracées par la colonisation, les frontières du Proche-Orient restent artificielles. Des nations s’y affirment, comme les Palestiniens. D’autres demeurent éclatées, comme les Kurdes. Plus important que tout, l’islamisme, l’Islam politique, est tout sauf un mouvement uni. C’est un outil d’Etat pour l’Iran chiite qui espère ébranler, grâce à lui, les régimes sunnites et effacer l’humiliation de la conquête arabe. C’est un pur fanatisme dans les rangs d’Al Qaëda qui croit possible de défaire l’Amérique comme l’URSS l’aurait été dans les montagnes afghanes. C’est un conservatisme petit-bourgeois en Turquie où il est devenu parti de gouvernement et bien d’autres nuances nationales s’ajoutent à cette palette. Dans sa crise actuelle, qui sera longue, la pire des erreurs serait de ne pas voir l’aspiration moderniste du monde arabo-musulman et de le considérer comme un bloc qu’il n’est pas.

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