Un mois après le début des manifestations de masse, les Libanais maintiennent la pression en attendant la formation d’un nouveau gouvernement. Mais la vieille classe politique ne veut pas perdre la main.

Un manifestant tué « accidentellement » par l’armée a été inhumé jeudi 14 novembre à Chouaifet, près de Beyrouth, signe que la révolte festive peut vite tourner à la tragédie.
Un manifestant tué « accidentellement » par l’armée a été inhumé jeudi 14 novembre à Chouaifet, près de Beyrouth, signe que la révolte festive peut vite tourner à la tragédie. © AFP / MARWAN NAAMANI / DPA / dpa Picture-Alliance

S’il fallait un signe de la déconnexion entre l’élite politique et la population au Liban, c’est le général Michel Aoun, le président du pays, qui l’a apporté : dans une interview télévisée cette semaine, il a eu cette phrase malheureuse en parlant des manifestants qui occupent les rues et les places du pays depuis un mois : « S’ils estiment qu’il n’y a pas de personne intègre avec qui dialoguer dans cet État, qu’ils émigrent », a-t-il lancé.

La réponse ne s’est pas faite attendre : la population est aussitôt redescendue dans les rues pour signifier au Président qu’à l’inverse, s’il n’était pas satisfait du peuple, c’est lui qui pouvait partir… Si Michel Aoun avait voulu remettre une pièce dans la machine à révolte, il ne s’y serait pas pris autrement.

Cet échange entre le sommet et la base est révélateur du fossé culturel et générationnel qui oppose les manifestants à la classe politique qui se partage le pouvoir et ses prébendes depuis la fin de la guerre civile il y a bientôt trente ans. Le vieux général a pu incarner à un moment historique les aspirations des Libanais à l’indépendance, il est devenu le symbole d’un système sclérosé et à bout de souffle.

La démission du premier ministre Saad Hariri il y a quinze jours a déclenché des grandes manœuvres politiques qui ne sont toujours pas conclues. Deux camps s’opposent, les uns veulent un gouvernement de technocrates, donc indépendants ; les autres un cabinet dit « techno-politique », c’est-à-dire conservant des membres des partis qui ne veulent pas perdre la main.

Ca peut sembler de la sémantique, mais c’est le point d’achoppement qui prolonge la crise, alors que le pays est au bord de la banqueroute financière, et qu’il est placé au cœur d’une région explosive.

Si, comme semblent l’indiquer les informations de Beyrouth hier soir, c’est l’option dite « techno-politique » qui l’emporte, les protestataires seront déçus et furieux, et le risque de confrontation augmente sérieusement.

Les manifestants attendent en effet la fin du système actuel, dont la logique communautaire et confessionnelle est jugée inefficace, paralyse toute décision, et génère la corruption. Ils demandent un gouvernement fondé sur la compétence, sans critère partisan ou confessionnel : c’est la grande rupture de cette révolution. 

Mais les résistances sont importantes, celle surtout qui vient de l’alliance entre le général Aoun, soutenu historiquement par une partie des Chrétiens, et le Hezbollah, le mouvement politico-militaire chiite. C’est eux qui redoutent aujourd’hui de perdre le contrôle d’un système dont ils tiennent les principaux rouages. Et pas loin derrière, se trouve l’Iran, qui redoute de voir son influence se réduire au Liban.

Cette incertitude génère de la tension, malgré le caractère festif de la révolte depuis le début. Cette semaine, l’atmosphère s’est tendue avec un nouveau mort, le deuxième depuis un mois, un militant politique druze tué « accidentellement », dit-on, par l’armée. Inhumée hier dans une grande ferveur, cette première victime vient rappeler que la fête peut vite tourner à la tragédie.

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