Ce fut un débat plus nuancé que la mobilisation qui l’avait imposé. A la tribune, sur les bancs et dans les couloirs de l’Assemblée nationale, ce n’était plus tout à fait, hier, ce « non, jamais ! », ce refus immédiat et définitif d’une éventuelle adhésion turque à l’Union que la majorité du monde politique, à l’unisson de l’opinion, proférait il y a quelques jours encore. Laurent Fabius s’y est tenu. Jean-Pierre Raffarin, lui qui n’en avait pas été loin, l’a, au contraire, répudié, appelant les députés à ne « pas priver la France de ses choix par un non anticipé » et rappelant, surtout, qu’il est « dans l’intérêt de la France et de l’Europe que la Turquie, qui a fait des efforts considérables pour se rapprocher de l’Union européenne, ne soit pas rejetée dans les bras de ceux qui prônent la confrontation entre l’Islam et l’Occident ». L’essentiel était dit là mais le plus frappant était ailleurs. Il était sans doute dans le discours, qu’a prononcé François Bayrou, chef de file du seul parti, l’UDF, qui soit unanime à ne pas vouloir de la Turquie dans l’Europe. François Bayrou n’a pas changé de position. Il est toujours contre mais le fait nouveau est qu’en donnant ses raisons, il n’ait plus totalement exclu d’ouvrir, un jour, la porte aux Turcs lorsqu’il a souhaité que les négociations puissent déboucher soit sur une adhésion soit sur un « partenariat privilégié », l’option qui est la sienne. Disant cela, François Bayrou a, en fait, choisi de ne pas injurier l’avenir, d’attendre et voir ce que donneront ces négociations. Personne ne proposant de faire entrer la Turquie avant une dizaine d’années au moins, les négociations étant précisément faites pour vérifier qu’une adhésion pourrait devenir possible, François Bayrou n’était plus, hier, en irréductible opposition avec les partisans de cet élargissement mais pourquoi a-t-il, alors, tant plaidé contre ? Parce qu’il a la conviction, a-t-il dit, qu’il n’y pas d’unité politique possible s’il n’y a pas d’unité culturelle ». A la réserve près que les Texans ne sont pas exactement des new-yorkais ni les Finlandais des Italiens, c’est fondamentalement vrai mais est-il si sûr qu’il n’y ait pas d’unité culturelle entre la Turquie et l’Europe des 25 ? Car, enfin, qu’est-ce qu’une unité culturelle ? Si c’est d’avoir les mêmes références littéraires, pas de problème et il suffit de lire les romanciers turcs ou d’aller sur un campus d’Istanbul pour s’en convaincre. Si c’est d’avoir une histoire partagée, nous l’avons, pour le meilleur et pour le pire, pas seulement depuis que la Turquie était, au XIX°, « l’homme de malade de l’Europe » mais depuis cinq bons siècles. Si c’est de tendre vers les mêmes valeurs politiques, nous le faisons depuis 150 ans et le coup d’accélérateur que donne en ce moment la Turquie est si spectaculaire que ses Kurdes sont devenus d’ardents partisans de l’adhésion. Si c’est, enfin, d’avoir la même religion, défaisons tout de suite l’Union et ses Etats car il y a assez longtemps que l’Europe est faite de catholiques et de juifs, de protestants et d’athées, d’orthodoxes et, maintenant, de musulmans ou de bouddhistes. Le test de la communauté de culture, c’est une volonté de construire un avenir commun en adhérant aux mêmes lois et cette volonté, les Turcs l’ont.

L'équipe
Mots-clés :
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.