Il y a des causes nationales à ce « non ». Si la Suède a refusé hier d’entrer dans l’euro après avoir, naguère, tant hésité à entrer dans l’Union, si tout ce qui peut ressembler à une dissolution dans un ensemble plus vaste fait peur à ses électeurs, c’est avant tout parce que ce pays compte moins de neuf millions d’habitants et qu’il est profondément attaché à son modèle. La Suède, c’est la social-démocratie. Soixante-dix ans après l’avoir inventé, au tout début des années trente, la Suède incarne toujours cette idée du compromis entre le Capital et le Travail, d’un compromis garanti par l’Etat et fondé sur une fiscalité élevée mais acceptée car, en échange de leurs impôts, les Suédois bénéficient d’un système de protection sociale qu’ils n’abandonneraient pour rien au monde. Comme les Danois, et pour les mêmes raisons, le Suédois sont donc prudents quand on leur parle de faire dépendre leurs équilibres internes d’autres pays, plus compliqués et sur lesquels ils n’ont pas de prise. Leurs dirigeants, Anna Lindh au premier chef, la très populaire ministre des Affaires étrangères assassinée mercredi dernier par un inconnu, ont eu beau leur dire que leurs échanges et leur industrie seraient portés par l’euro, qu’il y aurait ainsi plus à répartir, que tous les Suédois s’en porteraient mieux, que leurs voisins finlandais n’avaient pas à se plaindre, bien au contraire, de la monnaie commune, la Suède a préféré attendre et voir, frileusement ou prudemment, comme on voudra. Tous les sondages annonçaient ce vote mais si le « non » a été aussi massif, 56% des voix, si les indécis – c’est la surprise - ont, finalement, si peu penché du côté du « oui », c’est que le projet européen n’inspire guère confiance en ce moment. Comme toute la situation internationale qui, elle non plus, n’incite pas aux paris sur l’avenir, tout le projet européen est aujourd’hui contrarié, comme freiné par des brumes qui lui enlèvent sa visibilité et beaucoup de crédibilité. Le Pacte de stabilité, ce ciment de la monnaie unique, prend l’eau de tout part, tranquillement violé par la France, l’Allemagne et l’Italie. L’interrogation monte, en conséquence, sur la pérennité de l’euro et comme, parallèlement, l’élargissement de l’Union a amplifié ses divisions politiques sur le rapport aux Etats-Unis, on ne voit plus bien où va l’Europe. La vérité est que, stabilité monétaire ou pas, l’Europe a besoin d’une politique de relance et que, s’il n’y avait pas d’euro, les difficultés actuelles relanceraient le cycle infernal des dévaluations compétitives. Sans l’euro, nous nous porterions beaucoup plus mal. L’euro nous protège de vraies tourmentes. Il n’est nullement menacé mais on ne le voit pas, pas plus qu’on ne voit que le projet de Constitution introduit le suffrage populaire dans le fonctionnement de l’Union et que les désaccords entre la vieille et la nouvelle Europe ne vont pas tuer la politique étrangère commune pour la bonne raison qu’elle n’existe pas encore mais seulement en retarder l’avènement qui n’aurait, en revanche, aucune chance de se produire si l’Union n’existait pas. Plus l’Europe se renforce, plus les enjeux deviennent grands. C’est normal mais ce qui ne l’est pas c’est que même les hommes et les partis politiques les plus attachés à l’ambition européenne, ne se risquent pas à la défendre.

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