Jamais Bagdad n’avait été si durement frappée depuis la chute de Saddam Hussein. En une seule journée, hier, onze attentats suicide, tous dirigés vers des chiites, ont tué quelque 130 personnes et blessé 230 autres dans la capitale irakienne tandis que le total des violences dans le pays portait le bilan de ce mercredi noir à 150 morts. Bien au-delà de l’échec américain, l’Irak plonge dans un nouveau conflit où deux forces font front. D’un côté, les djihadistes d’Al-Qaëda veulent défaire les Etats-Unis dans ce pays où ils se sont si légèrement aventurés, les y battre et les y pousser à l’humiliation d’une retraite afin de prendre la tête d’une révolte arabe contre les « croisés », contre l’Amérique, Israël et l’ensemble de l’Occident, dont ils ne doutent pas un instant qu’ils sortiraient vainqueurs. Il s’agit, dans leur esprit, de reconstituer l’Ouma, la communauté des croyants musulmans, et d’affirmer sa force en mettant à genoux les Etats-Unis. De l’autre, loin de ce messianisme mais s’appuyant sur lui, les sunnites irakiens, quelque 20% du pays, entendent simplement défendre leurs intérêts, empêcher que ce pays qu’ils ont si longtemps dirigé ne le soit désormais par l’alliance de la majorité chiite et de la minorité kurde. Pour les sunnites, le problème n’est pas que politique. Il est essentiellement économique car le projet de Constitution qui sera soumis à référendum en octobre prévoit de faire de l’Irak une fédération où chacune des trois composantes du pays serait maître chez elle. Or le problème est que les champs pétroliers, la seule vraie ressource irakienne, se trouve dans les régions chiite et kurde, au Sud et au Nord, mais pas au centre chez les sunnites. Avec cette fédéralisation, les sunnites craignent de tout perdre, d’être marginalisés et réduits à la misère, et c’est pour cela qu’ils s’appuient sur Al-Qaëda, sur des fanatiques religieux avec lesquels ils n’ont rien à voir, au nom du vieux principe selon lequel l’ennemi de mon ennemi est mon ami. Le problème est que si cette alliance devait l’emporter, ce n’est pas seulement que l’Irak plongerait définitivement dans la guerre civile. C’est aussi que les Kurdes constitueraient de facto leur Etat, que la Turquie craindrait alors le réveil de ses propres Kurdes, qu’elle ne resterait pas passive et que le combat de la majorité chiite, 60% de la population irakienne, pourrait bien faire bouger la minorité chiite d’Arabie saoudite et ouvrir la voie, dans tout le Proche-Orient, à un affrontement entre les deux branches ennemies de l’Islam. Par l’effet de cette guerre, comme prévu, comme annoncé par tant de capitales que Georges Bush n’avait pas voulu écouter, l’Irak est devenu un baril de poudre, virtuellement porteur d’un conflit régional qui pourrait raréfier le pétrole au moment même où, déjà, ses cours explosent. L’urgence serait de scinder le front djihadisto-sunnite, de donner aux sunnites des garanties internationales sur leur statut et leurs ressources, mais le drame est que l’Europe comme l’Onu sont en panne et que tous les pays du Proche-Orient sont fragilisés. Il y aurait des choses à faire, des solutions existeraient, mais personne n’est en état d’agir, de peser sur la Maison-Blanche.

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