Les révélations de Disclose et de la cellule investigation de Radio France contredisent le discours officiel sur l’absence d’armes françaises dans la guerre au Yémen. Une conséquence de la place vitale des exportations d'armes pour maintenir une certaine autonomie stratégique française.

Soldat de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis, près du port yéménite d’Hodeida, le 22 janvier 2019.
Soldat de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis, près du port yéménite d’Hodeida, le 22 janvier 2019. © AFP / Saleh Al-OBEIDI / AFP

Nous n’avons pas, en Europe, le cynisme cash d’un Donald Trump qui, après l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, soulignait qu’il ne fallait pas mettre en danger 100 milliards de dollars de ventes d’armes à l’Arabie saoudite. Mais dans les faits, nous n’en sommes pas très éloignés.

Les révélations faites hier par le collectif Disclose en partenariat avec la cellule investigation de Radio France, sur l’utilisation des armes françaises dans la guerre du Yémen, sont l’illustration du grand écart auquel nous conduit une politique de vente d’armes devenue aussi indispensable qu’une drogue dure.

La France gaullienne veut garantir au maximum son autonomie en matière d’armement, mais a un besoin vital d’exporter pour rentabiliser le développement et la production auxquels le marché national ne suffit pas ; avec, aussi, ne l’oublions pas, des milliers d’emplois à la clé. 

Résultat : nous sommes le troisième exportateur d’armes au monde, après les États-Unis et la Russie, mais devant l’Allemagne. Et ce n’est pas un scoop que les acheteurs sont rarement des pays paisibles, au voisinage tranquille.

Il existe bien sûr des règles nationales, européennes et internationales dans ce commerce des armes ; mais dans ce domaine, l’ambiguïté constructive est de rigueur. Le gouvernement affirme ainsi que les canons Caesar, un des fleurons français vendus à l’Arabie saoudite, sont à but défensif, et ils sont en effet installés du côté saoudien de la frontière. Mais avec une portée de plus de 40 kilomètres, ils seraient utilisés pour préparer les offensives terrestres au Yémen.

Le débat sur les ventes d’armes ressurgit régulièrement autour de la sale guerre au Yémen, qui a ravagé ce pays mais dont plus personne, parmi les alliés des Saoudiens ou des Émiratis, ne défend plus le principe.

L’assassinat de Jamal Khashoggi, le 2 octobre dernier au Consulat saoudien à Istanbul, a indirectement attiré l’attention sur le sort du Yémen et sur les livraisons d’armes à Ryad. Aux États-Unis, une majorité bipartisane a voté pour demander à l’administration Trump de cesser de soutenir l’Arabie saoudite au Yémen.

En Europe, le débat a été vif, notamment en Allemagne qui a annoncé un embargo sur les livraisons d’armes, sous pression du parti social-démocrate allié à la CDU d’Angela Merkel, mais la France a tenu bon en affirmant que ses armes n’étaient pas employés dans le conflit.

Dix organisations non-gouvernementales ont appelé hier le gouvernement français à stopper toute livraison d’armes à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis, et demandent une commission d’enquête parlementaire sur cette affaire.

Mais c’est aussi un sujet de contentieux entre Paris et Berlin, car l’Allemagne bloque des exportations françaises d’équipement comprenant des composants allemands pour se conformer à son accord de coalition. 

Dans les cercles français de la défense, la position allemande était très critiquée, mais les ambiguïtés françaises exposées au grand jour rendent cette indignation peu vertueuse et indéfendable.

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