Depuis dimanche, ce jet de chaussures repasse en boucle sur toutes les télévisions du Proche-Orient, arabes et iraniennes. On voit Georges Bush ouvrir sa conférence de presse à Bagdad, aux côtés du Premier ministre irakien, Nouri Maliki. On entend soudainement du bruit dans la salle. Le président américain esquive la première chaussure qu’un journalise lui lance au visage en criant : « C’est un baiser d’au revoir, espèce de chien ». Et, avant que la sécurité ne plaque au sol ce protestataire aujourd’hui devenu héros, la seconde vole vers sa cible, portée par ces mots : « De la part des veuves, des orphelins et de tous ceux qui ont été tués en Irak ». Ce comportement n’était pas précisément professionnel. Pour dire ce qu’il pense d’un chef d’Etat, lui cracher même son mépris, un journaliste a d’autres armes que ses chaussures. Il a ses questions, les faits et les arguments, mais si toutes les chaînes proche-orientales passent et repassent ces images, c’est que leur public ne s’en lasse pas. Il s’en repaît, au contraire, parfois gêné par la grossièreté du geste, mais d’accord sur le fond car toute la région, Irakiens en tête, déteste Georges Bush. Même les chiites irakiens que l’intervention américaine a pourtant portés au pouvoir le haïssent et il suffit de lire le rapport publié, hier, par le New York Times pour en comprendre la raison. La stupidité qui avait consisté à démanteler l’armée irakienne et à jeter ainsi ses officiers et ses soldats dans les réseaux terroristes, on savait. L’aberration idéologique qui avait conduit à démanteler toute l’économie d’Etat irakienne au profit d’un secteur privé qui n’existait pas, on savait aussi mais ce qu’on ne mesurait pas encore et que ce rapport officiel dévoile, c’est l’impéritie qui a présidé à ce qui devait être la reconstruction de ce pays. Cent milliards de dollars ont été jetés par les fenêtres car aucun plan cohérent n’avait été prévu. Aucune véritable étude de la société irakienne, de l’état du pays et de ses besoins n’avait été menée. Il n’y avait pas d’administration chargée de conduire cet effort, encore moins de contrôle des dépenses, mais en août 2003, lorsque la présidentielle américaine de 2004 approchait et que le Congrès renâclait à lâcher 20 milliards dont il ne voyait pas l’usage, ce sont les lobbyistes républicains qui ont arraché la décision, avec cet argument, cité par ce rapport. « Retarder le déblocage de ces fonds, ont-ils dit, serait un désastre pour le président car son élection tient largement à la possibilité d’afficher des progrès en Irak ». Ces chaussures, ces injures, à défaut d'approuver, on peut comprendre. Vous vouliez dire autre chose. Oui, pour rendre hommage à l’une des plus grandes figures de la presse européenne, Carlo Caracciolo, cofondateur de la Repubblica, qui s’est éteint hier. Cet homme de gauche, un ami, aristocrate de naissance et d’esprit, croyait aux journaux de qualité. Il en avait fait un empire et, lorsque j’étais allé l’alerter sur les difficultés de Libération, il en avait personnellement permis la relance, à fonds perdus, sans hésiter, parce qu’il la jugeait nécessaire. C’était un très, très grand monsieur qui manquera à Libé, comme à la Repubblica.

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