C’était le véritable objectif des Etats-Unis. Que les dirigeants américains aient délibérément menti sur les armes de destruction massive irakiennes ou qu’ils aient seulement cru ce qu’ils voulaient croire, ils étaient, en revanche, convaincus que le renversement de Saddam Hussein susciterait une « contagion démocratique » dans tout le Proche-Orient et que le régime iranien, leur adversaire de vingt-cinq ans, serait l’un des premiers à être ébranlé par le vent de liberté qui soufflera de Bagdad. L’Iran vote vendredi et jamais, depuis longtemps, l’aile conservatrice du régime n’a semblé aussi forte. Malgré les protestations du Président de la République, du gouvernement et de la majorité parlementaire sortante, les conservateurs ont non seulement mis leur veto aux candidatures de plusieurs milliers de réformateurs mais aussi refusé tout compromis et maintenu, contre vents et marées, ce scrutin désormais dépourvu de sens. Les conservateurs iraniens ont aujourd’hui les coudées franches pour deux raisons. La première n’a rien à voir avec l’Irak. Elle est proprement iranienne car depuis l’immense espoir qu’avait fait naître, en 1997, l’élection d’un réformateur, Mohammad Khatami, à la Présidence de la République, le camp du changement a déçu ses partisans, plus des deux tiers du pays. Ce n’est pas que les réformateurs n’aient rien fait. Ils ont libéralisé la presse, laissé se créer des milliers d’associations socio-politiques, fermé les yeux sur la floraison des antennes satellitaires qui ont ouvert l’Iran sur le monde. Les réformateurs ont fait tout ce qu’ils ont pu pour desserrer le carcan de la théocratie mais ils pouvaient précisément peu car, même aux commandes de la Présidence, du gouvernement et du Parlement, ils restaient constitutionnellement soumis aux instances de contrôle clérical, juges en dernier ressort de la conformité de leurs décisions et de la religion. Petit à petit, les Iraniens se sont convaincus qu’ils n’avaient rien à attendre des réformateurs qui ont ainsi perdu beaucoup de leur soutiens. Dès avant l’intervention américaine en Irak, les conservateurs iraniens reprenaient la main contre les réformateurs mais cette intervention a achevé de les remettre en selle. Aussitôt qu’il est apparu que les Etats-Unis auraient du mal à gagner la paix, les conservateurs ont en effet compris à Téhéran que la Maison-Blanche serait trop occupée à Bagdad pour les menacer en quoi que ce soit, qu’elle aurait même besoin d’eux, de leur neutralité au moins, pour calmer le jeu en Irak. Non seulement les Etats-Unis ne peuvent plus inquiéter aujourd’hui les conservateurs iraniens mais l’inverse est devenu vrai car la frontière irano-irakienne est trop longue et les relais iraniens en Irak trop puissants pour que les Américains puissent s’offrir le luxe de dresser les mollahs contre eux. C’est dans ce contexte que les conservateurs sont si brutalement passés à l’offensive contre les réformateurs iraniens et leur message aux Etats-Unis est clair : on ne vous complique pas la tâche à Bagdad, vous nous laissez les mains libres à Téhéran.

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