Jacques Chirac n’assistera pas aux obsèques de Rafic Hariri. Lorsque son avion se posera à Beyrouth, en début d’après-midi, les cérémonies se seront achevées. La foule se sera dispersée. Jacques Chirac n’arrivera qu’à ce moment-là, pour aller saluer la famille de l’ancien Premier ministre, et ce décalage ne tient bien sûr pas à son emploi du temps. Il est voulu car autant il n’était pas concevable que le président de la République française aille prendre part à ce qui sera, de fait, une manifestation de l’opposition anti-syrienne, autant il ne pouvait pas risquer d’être porté à la tête de ce cortège, autant le chef de l’Etat n’envisageait pas de ne pas être à Beyrouth aujourd’hui. Dès que la nouvelle de l’attentat est tombée, sa décision était prise et pas seulement parce qu’il avait des liens amicaux avec Rafic Hariri. A l’Elysée comme à la Maison-Blanche, comme dans toutes les grandes capitales du monde, la responsabilité de la Syrie dans cet attentat ne fait pas de doute. On ne le dit pas faute de preuves mais le sentiment est partout dominant qu’en faisant ou laissant commettre ce meurtre, la Syrie s’est débarrassé d’une personnalité susceptible d’unir l’opposition, de revenir aux commandes à la faveur des élections du mois de mai prochain et de demander alors le retrait des troupes syriennes. Par là même, l’assassinat de Rafic Hariri constitue un double défi lancé à la France et à l’Amérique qui soutenaient, l’une et l’autre, l’ancien Premier ministre et veulent, l’une comme l’autre, faire plier la Syrie, la première pour favoriser un retour à l’indépendance libanaise, la seconde pour faire cesser l’afflux des djihadistes en Irak à travers la frontière syrienne. Ces deux objectifs ne s’opposent au demeurant pas. Sur ce dossier, la France et les Etats-Unis sont à l’unisson mais la Syrie vient de leur faire un bras d’honneur et, tandis que Washington rappelait son ambassadeur à Damas, l’Elysée préparait ce voyage du Président de la République qui par sa seule présence à Beyrouth dira que la France ne bat pas en retraite, reste au contraire aux côtés du Liban. Cela s’imposait. Il y a du panache dans ce geste, mais après ? Après, les choses se compliquent car les représailles militaires sont exclues, les représailles de l’ombre ne tentent pas plus Paris que Washington et les sanctions économiques ne pourraient s’appuyer que sur des preuves. Le régime syrien a calculé ses risques. Ils sont pour lui d’autant plus limités qu’il peut maintenant tenter d’apaiser les Etats-Unis en fermant sa frontière aux hommes d’al Qaëda mais, d’un autre côté, ce meurtre a tellement choqué le Liban que le parti syrien risque fort de perdre les élections du printemps. Après ce coup de poker, la Syrie va devoir jouer serré et l’issue de ce bras de fer va essentiellement dépendre des trois grandes parties engagées au Proche-Orient. Si un processus politique s’affirme en Irak, si les négociations sur le nucléaire iranien donnent des résultats, si la reprise du dialogue israélo-palestinien progresse, la Syrie aura perdu. Sinon… Eh bien, sinon, la crise régionale sera encore plus générale. Les intérêts de la France et des Etats-Unis viennent de converger un peu plus.

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