Jacques Delors vient de publier ses Mémoires, un beau livre, riche et fort, à lire sans délai. Il a l’âge où la plupart des gens regardent derrière eux mais à l’entendre, hier, à l’Ambassade de Pologne, on avait comme honte de ne pas avoir sa jeunesse et sa foi. Il débattait de l’avenir de l’Europe, de sa mauvaise passe et de sa nécessité, avec un autre grand monsieur, Tadeusz Mazowiecki, premier des Premiers ministres de la Pologne post-communiste, ancien dissident et catholique de gauche et leur dialogue avait une rare noblesse. Concis, détaché, Jacques Delors expliquait à quel point il était malheureux que François Mitterrand n’ait pas été compris lorsqu’il avait proposé, après l’effondrement soviétique, que l’on crée une Confédération européenne, regroupant la Communauté de l’époque, l’Europe centrale et la Russie dans un projet, à long terme, d’unification continentale. De cette manière, disait-il, on aurait pu affirmer, sans délai, la vocation de la Pologne à rejoindre l’Union et inscrire les négociations techniques que cela demandait dans le fait accompli d’une unité politique que tout exigeait de ne pas repousser. Au lieu de cela, on a passé plus d’une décennie à conditionner l’élargissement de l’Union à l’absorption de l’acquis communautaire par les futurs nouveaux membres, le projet politique de l’Europe s’est perdu dans ces négociations, l’élargissement est devenu une course d’obstacles. Comprenez la Pologne, disait Jacques Delors. On lui a opposé la froide logique des intérêts. On lui a dit que l’Europe, ce n’était que cela et, quant elle défend ses intérêts nationaux, son poids en votes dans les décisions à prendre, on l’accuse de ne pas comprendre l’ambition européenne et de préférer la protection américaine à une défense européenne qui est encore loin d’exister. Tadeusz Mazowiecki, lui, n’était pas moins critique sur la Pologne. Il déplorait, lui, qu’elle manque à ce point de recul vis-à-vis des Etats-Unis, de leur unilatéralisme et de leur volonté d’ignorer la nécessité de la concertation internationale. Il comprenait la France comme Jacques Delors la Pologne mais ajoutait qu’il ne pouvait admettre aucune forme d’antiaméricanisme et que la Constitution européenne ne pouvait pas enlever aux Polonais la place que le Traité de Nice leur avait donnée dans l’Union sans paraître les rabaisser plus bas que ce qu’ils sont. Alors ? Alors il y a dix ans de maladresses à surmonter. Ce ne sera pas facile même si la Pologne et la FrancAllemagne ont, désormais, la volonté d’aller de l’avant mais il le faut. Il le faut, disait ardemment Jacques Delors, car le monde change, l’Inde s’éveille, la Chine décolle, les Etats-Unis croissent en puissance et l’Europe, si elle ne sait pas surmonter ses malentendus, s’unir économiquement et politiquement pour s’affirmer en puissance mondiale, ratera le coche de ce siècle et deviendra quantité négligeable. C’est aussi simple que cela l’Europe. Ou bien elle continue de se déchirer ou bien elle veut être ensemble. Ou bien elle sait s’unir ou bien elle cesse d’être. Ou bien elle comprend que certains, en son sein, peuvent et doivent aller plus vite que les autres ou bien elle stagne et se défait.

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