Il y a trois choses notables dans cette élection. La première n’est pas que le Chili vienne de porter une femme à sa présidence. Elle est que cette femme soit mère célibataire de trois enfants nés de deux pères différents et que ce pays achève ainsi sa rupture avec le conservatisme de son épiscopat. La société chilienne s’émancipe et l’Eglise catholique dont l’Amérique latine reste un bastion fait, depuis hier, face à une réalité qu’elle ne pourra pas continuer d’ignorer sans risquer d’essuyer sur ce continent le même recul qu’elle connaît en Europe. Le centre-gauche chilien, en deuxième lieu, ne vient pas seulement, là, de remporter une présidentielle. Il vient d’être reconduit aux commandes après seize années de pouvoir et cette continuité ne reflète pas seulement le discrédit de la droite après les dix-sept années de dictature d’Augusto Pinochet. La popularité de la gauche chilienne est, avant tout, le fruit, d’une bonne gestion qui a permis de maintenir la croissance tout en marquant des points contre la pauvreté, de la maturité politique d’une coalition qui a rompu avec les mythes révolutionnaires sans pour autant oublier ses idéaux de justice sociale. L’Amérique latine, en troisième lieu, a confirmé, hier, son ancrage à gauche. De l’Argentine au Venezuela, du Chili au Brésil en passant par l’Uruguay et, depuis peu, la Bolivie, c’est le rose qui domine aujourd’hui la carte politique de ce continent car, après les décennies de coups d’Etat militaires et de maquis révolutionnaires, les latino-américains ont fait l’expérience des médecines libérales, en sont revenus et placent désormais leurs espoirs dans des gauches recentrées qui aspirent, comme les social-démocraties, à des compromis entre le Capital et le Travail. La tendance est si lourde que quatre nouveaux pays de la région pourraient passer cette année au centre-gauche, le Costa Rica en février, l’Ecuador en octobre, le Nicaragua en novembre et, surtout, le Mexique en juillet, dont le basculement achèverait d’enlever à la droite toutes les puissances continentales. Les Etats-Unis ne s’en réjouissent pas. Ils s’en inquiètent même car, fort de ses réserves pétrolières, le président vénézuélien, Hugo Chavez, tente de prendre la tête de ce mouvement en prônant l’unité de l’Amérique latine et un socialisme chrétien, aussi éloigné du marxisme que redistributeur et anti-impérialiste. La Maison-Blanche fait tout pour isoler le Venezuela mais, outre qu’elle est embourbée en Irak et que les tensions avec l’Iran ne lui permettent de menacer ses approvisionnements vénézuéliens, elle doit bien voir que toutes les forces politiques latino-américaines aspirent aujourd’hui à tourner la page de la tutelle américaine. Radicale comme celle d’Hugo Chavez ou modérées comme en Argentine ou au Chili, les gauches le souhaitent comme les centres-droits car l’Amérique latine réalise qu’elle aurait tous les moyens d’opérer, et plus vite encore, le même décollage économique que l’Inde ou la Chine. La carte du monde change et c’est le premier enseignement de cette élection chilienne.

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