Révélée par la BBC, l’histoire est à peine croyable. Il s’est donc trouvé, en septembre 1956, un Président du Conseil français, Guy Mollet, pour secrètement proposer à Anthony Eden, le Premier ministre britannique de l’époque, d'unir la France et la Grande-Bretagne. Burlesque puisqu’on n’en était plus au début de la Guerre, lorsque De Gaulle et Churchill avaient caressé cette idée pour faire front contre Hitler, cette offre avait été poliment déclinée par Londres où l’on ne plaisantait déjà pas sur la souveraineté britannique mais Guy Mollet était pourtant revenu à la charge. Il avait alors proposé que la France entre dans le Commonwealth, dans la communauté formée entre la Grande-Bretagne et ses anciennes colonies au rang desquelles la République se serait ainsi trouvée mise, sous l’autorité, symbolique mais tout de même, de la monarchie britannique. Cent soixante sept ans après la Révolution, un socialiste français a envisagé que la République puisse se reconnaître un souverain, étranger qui plus est, mais comment une idée aussi folle avait-elle pu venir à Guy Mollet ? Il faut se représenter, pour le comprendre, ce que fut l’effarement de la France quand Nasser avait nationalisé, le 26 juillet de cette même année, la Compagnie universelle du Canal de Suez, copropriété franco-britannique. Pour la France comme pour la Grande-Bretagne, cette décision sonnait le glas de leur prépondérance politique dans une région qu’elles s’étaient partagée à la fin de la Première Guerre Mondiale. Par son audace, Nasser tournait définitivement la page d’une époque révolue ou Paris et Londres avaient contrôlé le monde mais, pour le France seule, le coup était encore plus terrible. Par ce coup d’éclat, Nasser s’affirmait sur les scènes arabe et mondiale alors même qu’il soutenait ouvertement l’insurrection naissante en Algérie. Fin octobre, Français et Britanniques, en connivence avec Israël, allaient tenter de le renverser dans une opération militaire dont les Etats-Unis, la nouvelle puissance, sifflèrent aussitôt la fin. Ce fut un moment fondateur. C’est là que la Grande-Bretagne décida de s’arrimer à l’Amérique tandis que la France fit le choix exactement inverse, bientôt incarné par De Gaulle, en optant pour sa politique d’indépendance nationale. L’été 56, les deux anciens empires réalisent qu’ils ne sont plus ce qu’ils ont été et ce projet de Guy Mollet parait bien être le fruit de ce constat, une fuite éperdue devant une réalité qu’il veut nier et qui va séparer, jusqu’aujourd’hui, Paris et Londres. En ce sens, seulement en ce sens, cette idée de « Frangleterre » avait une logique, celle de l’absolue nécessité d’aller vers l’union politique de l’Europe pour lui redonner un poids qu’aucun des pays européens ne pouvait plus, et ne peut plus, avoir à lui seul. Six mois plus tard, le 25 mars 1957, le Traité de Rome dont la Grande-Bretagne n’était pas signataire, jetait les bases de la future Union européenne – de cette Union maintenant en panne.

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