Ils ont bravé l’interdit. Cette manifestation avait été interdite le matin même mais ce ne sont ni des dizaines ni des centaines de milliers d’Iraniens mais, à en croire ce que rapportaient, hier soir, les ambassades occidentales à leurs gouvernements, plus d’un million d’entre eux qui ont envahi les rues de Téhéran, protestant contre les résultats officiels de ce scrutin présidentiel et demandant, à l’unisson, comme dans tant de villes de province : « Où est ma voix ? ». Alors oublions les ambassades qui ne sont pourtant pas peuplées d’exaltés, prenons les estimations les plus basses, disons des centaines de milliers de manifestants qui se sont sentis assez sûrs d’eux pour oublier la peur et la conclusion s’impose. Si ce n’est pas, déjà, une révolution, cela y ressemble de plus en plus, jour après jour de plus en plus car il n’y avait pas, hier, que cette foule d’hommes et de femmes, de jeunes et de vieux, pour crier leur indignation. Il y avait aussi, à leurs côtés, les deux candidats réformateurs, Mir Hussein Moussavi et Mehdi Karoubi, deux hommes qui en sont venus à incarner l’aspiration au changement, qui résistent, refusent de reconnaître la fraude, mais qui n’en sont pas moins des enfants et des figures de la révolution islamique, ancien premier ministre, pour le premier, et ancien compagnon, pour l’autre, de l’ayatollah Khomeiny, le père fondateur du régime. Ce n’est pas seulement à une coupure entre le peuple et la théocratie qu’on assiste. C’est également, ce qui est plus spectaculaire encore, à un éclatement de l’élite au pouvoir, publiquement divisée et pas seulement, non plus, entre le pouvoir et ces deux hommes qui auraient du s’affronter dans un second tour si la vérité des urnes avait été respectée. Bien au-delà d’eux, la coupure traverse tout le clergé qui a ses organisations réformatrices et ses organisations conservatrices et qui a porté à sa tête, à la présidence de ce comité central des mollahs qu’est l’Assemblée des experts, l’ancien président Rafsandjani, adversaire malheureux de Mahmoud Ahmadinejad à la présidentielle d’il y a quatre ans et partisan déclaré à la fois d’un assouplissement intérieur et d’un compromis avec les Etats-Unis. On est plus ou moins, en Iran, dans la situation qu’avait connue l’URSS à la fin des années 80, lorsque réformateurs et conservateurs se déchiraient au Bureau Politique, mais avec deux différences de taille. Le peuple est dans la rue alors qu’il ne l’était pas en URSS et, contrairement à Mikhaïl Gorbatchev, l’ayatollah Khamenei, le Guide suprême, le Numéro 1 du régime, n’est pas du côté du mouvement mais de l’ordre. C’est lui qui a donné son feu vert à la fraude et qui doit, désormais, faire face à la tempête qu’elle a déclenchée. Le Guide pourrait encore faire la part du feu puisque les Gardiens de la Constitution, le Conseil auquel il revient de définitivement proclamer les résultats, examine toujours les plaintes dont il a été saisi. Ce conseil obéit au Guide. Tout reste possible. Tout dépendra maintenant de la vigueur du mouvement de protestation mais, quoi qu’il arrive, ce régime est profondément ébranlé. Il vient de faire sa première grande, très grande erreur.

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