J’avais rendez-vous hier matin avec le chef de file des islamistes tunisiens, Rached Ghannouchi. Aux portes de Tunis, ses bureaux, tout un immeuble flambant neuf, ont doublé de volume bien que son parti, Ennahda, ait perdu les élections de l’automne dernier. Ça grouille de monde ou, plus précisément, de jeunes cadres bien mis, polyglottes et bardés de diplômes.

Ce n’est pas exactement l’Etat islamique. Oublions ce mot d’« islamiste » qui ne veut plus rien dire tant il recouvre de réalités différentes et au cinquième étage, celui du « cheikh » comme tous les Tunisiens l’appellent, respectueusement pour les uns, ironiquement pour les autres, on se croirait à la direction d’une grande banque, secrétaires de direction, décor soigné et assistants aux allures de ministres. Après vingt ans d’exil à Londres, cet homme a la courtoisie britannique et lorsqu’on lui demande ce qui le sépare aujourd’hui des laïcs devenus majoritaires, d’hommes qui sont tout aussi musulmans que lui, sont tout aussi libéraux en économie que son parti et dont il partage l’inquiétude devant la progression des jihadistes en Libye il répond du tac au tac : « Nous pourrions, un jour, être dans le même parti. Nous sommes plus attachés qu’eux aux traditions religieuses, plus soucieux, aussi, des plus pauvres, mais nous pourrions être, oui, dans le même parti ».

Le plus extraordinaire est non seulement qu’il le pense mais qu’il dirige désormais, on le disait hier, son pays avec les laïcs dans un compromis historique dont ni lui ni les laïcs majoritaires ne cachent la profondeur mais détaillent, au contraire le fonctionnement, réunions bihebdomadaires et contacts permanents.

Alors quoi, plus de différences ? Si, bien sûr.

Plus on gratte, plus on croit les cerner car les laïcs sont des occidentalistes qui se vivent en Européens qu’ils sont par leur culture, tandis que le cheikh vit et pense dans une ambition d’unité musulmane ou, du moins, arabe. « Nous avons, dit-il, la même langue, la même religion et de longs moments d’unité derrière nous. Nous sommes beaucoup mieux placés pour nous unir que vous, les Européens, et notre unité est en marche, ajoute-t-il, dans les chaos les plus terribles, concède-t-il, mas qui n’ont rien de pire que ceux de la Révolution française ». Cette unité débouchera, explique-t-il, sur une démocratie du monde musulman, une démocratie qu’il respecte, de fait en Tunisie, et l’on ne peut s’empêcher de penser, à l’entendre, qu’il avait été nassérien dans sa jeunesse, rêvant déjà d’unité arabe, et que l’islam n’est pour lui qu’un moyen de poursuivre le même objectif.

On le lui demande mais, là, non pas d’accord : « Je suis venu à la politique par la religion et non pas l’inverse », répond-il sur un ton sans appel. Il le dit, mais on n’est pas obligé de le croire. En français, le nom de son parti signifie « Renaissance », renaissance de quoi d’autre que du monde arabe ?

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