Trente morts ? Trois cents ? Six cents ? Sans doute ne saura-t-on jamais combien de victimes a exactement fait la répression des manifestations de vendredi à Andijan. L'intérêt des autorités ouzbèkes est, évidemment, de minimiser leur nombre. Les journalistes locaux risqueraient leur vie à trop parler. Les envoyés spéciaux de la presse étrangère sont expulsés ou tenus à l'écart de cette ville de la vallée de Ferghana, à l'Est du pays. Le bilan de cette journée de sang restera longtemps contesté mais ce que l'on sait, c'est que l'armée a tiré dans la foule, à la mitrailleuse, des heures durant, sur une foule qu'elle cernait et à laquelle la fuite était interdite. Tout est dit là et ce que l'on sait aussi est que ce massacre vient qu'un nouvel épisode de l'histoire d'une dictature née en 1991 de l'éclatement de l'URSS. Cette année là, pendant que le pouvoir soviétique s'écroule à Moscou, le parti communiste ouzbek se transforme en Parti démocratique du peuple, proclame l'indépendance de la République et son chef, Islam Karimov, se fait élire président, avec 86% des suffrages. Comme dans tant d'autres républiques soviétiques, l'homme de Moscou a préempté l'indépendance en profitant à la fois du vide politique et du désir d'émancipation nationale mais cette promptitude à saisir le vent n'a bien sûr pas fait de lui un démocrate. Islam Karimov vient seulement de sauver son pouvoir qu'il s'emploie aussitôt à consolider - contre son peuple qu'il bâillonne et contre la Russie vis-à-vis de laquelle il s'assure une protection américaine en adhérant, dès 1994, au Partenariat pour la paix de l'Otan et en offrant, surtout, une base militaire aux Etats-Unis, en 2001, quand ils s'apprêtent à attaquer l'Afghanistan après les attentats du 11 septembre. Cela lui permettra de faire prolonger son mandat en tout tranquillité, par référendum, mais tout a un prix. L'Ouzbékistan, 27 millions d'habitants, est la plus peuplée des anciennes républiques soviétiques musulmanes d'Asie centrale. L'Islam y était paisible maïs quand il n'y a pas de liberté, pas de vrais courants politiques, pas plus d'espoir à attendre de Moscou que de Washington et que seule la peur est encore plus grande que la misère, qui peut remplir ce vide ? L'islamisme, naturellement, dont les premiers attentats frappent en 1999. Ils prennent de l'ampleur l'année dernière et, seul responsable du développement de ce terrorisme, Islam Karimov s'en sert pour démultiplier la répression politique, se justifier auprès de Washington qui fronce les sourcils et se rapprocher de Moscou car les bouleversements géorgien, ukrainien et kirghize l'inquiètent. C'est dans ce contexte qu'il fait arrêter 23 patrons de petites entreprises, des commerçants principalement, membres d'un mouvement religieux, Akromiya, qui cherche dans la religion les voies d'un renouveau moral et politique. Leur procès était en cours à Andijan. Dans la nuit de jeudi à vendredi, un commando s'attaque à leur prison pour les libérer et investit des bâtiments administratifs. La population s'engouffre dans cetteybrèche, manifeste. On connaît la suite. D'un pays à l'autre, c'est toute l'ancienne périphérie soviétique qui entre en crise.

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