Il n’y a pas que le candidat à la présidentielle française qui soit atteint. Avec les accusations portées contre Dominique Strauss Kahn, c’est aussi l’homme qui incarnait un changement d’époque sur la scène économique internationale dont l’avenir politique paraît compromis car DSK ne devait pas sa nomination à la tête du FMI qu’au soutien de Nicolas Sarkozy. Lorsqu’il avait proposé un socialiste, ancien ministre des Finances de Lionel Jospin, pour prendre les commandes de cette organisation chargée d’aider les pays en difficultés à la condition qu’ils adoptent des mesures d’austérité draconiennes, le Président de la République était encore dans sa période d’ouverture à gauche. Il avait à la fois voulu se débarrasser d’un adversaire en l’expédiant à Washington et séduire le centre gauche. Ces préoccupations de politique intérieure avaient été décisives mais Nicolas Sarkozy ne serait pas parvenu à imposer ce choix si le reste de l’Europe ne s’y était pas aussitôt ralliée. De droite comme de gauche, les gouvernements européens avaient alors suivi la France car ils souhaitaient contrebalancer par cette nomination la prévalence du libéralisme anglo-saxon et promouvoir le modèle européen qui accorde beaucoup plus d’importance à la régulation des marchés, au rôle économique de l’Etat et à sa fonction d’arbitre social entre les intérêts du travail et ceux du capital. Dès l’origine, l’arrivée de Dominique Strauss Kahn au FMI marquait une interrogation sur les vertus jusqu’alors sacralisées du libéralisme et le krach de Wall Street allait précipiter cette évolution. Cet automne-là, devant la menace d’un effondrement général du système financier, les marchés avaient été les premiers à se tourner vers les Etats et les appeler au secours. Ce sont les puissances publiques qui avaient sauvé le monde d’une catastrophe et, de son bureau de Washington, à deux pas de la Maison-Blanche et de la Banque mondiale, le directeur général du FMI était devenu l’un des principaux artisans de ce sauvetage en prônant un réengagement des Etats dans l’économie et un soutien budgétaire à la consommation afin que la croissance puisse repartir aussi vite que possible. C’est ainsi dans cet hiver 2008-2009 que les limites des dogmes libéraux – ceux qui disent que l’Etat n’est pas la solution mais le problème – avaient étaient devenues patentes et que les idées keynésiennes, celles de la social-démocratie comme de la démocratie-chrétienne, celles du modèle européen, avaient repris un avantage perdu depuis les années 70. C’est ce changement de donne que Dominique Strauss Kahn incarnait et défendait. Sans lui, les idées de régulation auraient eu bien plus de mal à s’imposer dans les forums internationaux. Sans lui, l’aide à la Grèce aurait été beaucoup difficile encore à débloquer et ne l’aurait été qu’au prix de sacrifices autrement plus grands encore que ceux qui ont été demandés à ce pays en faillite. Avec lui, enfin, le nouvel adepte de la régulation qu’est aujourd’hui Nicolas Sarkozy perd un soutien de poids sur la scène économique internationale. C’est une figure primordiale du tournant économique mondial qui vient de trébucher hier.

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