C’était attendu, logique, inscrit. Il n’y avait pas grand risque à annoncer hier matin que, dès lors qu’ils étaient victorieux, les socialistes espagnols allaient décider, fidèles à leurs engagements et leurs convictions, de retirer leur pays d’Irak, de prôner l’adoption du projet de Constitution européenne que José Maria Aznar avait bloqué avec les Polonais et de se rapprocher, surtout, au sein de l’Union, de la France et de l’Allemagne. La surprise, c’est la vigueur et la rapidité avec laquelle le futur Premier ministre, José Luis Zapatero, a repositionné son pays, comme s’il brûlait littéralement de le faire. Dès la fin de la mâtinée, les déclarations pleuvaient. Priorités de politique étrangère ? Là où José Maria Aznar citait toujours, en premier, le lien transatlantique, son successeur énumère, dans l’ordre : l’Union européenne, l’Amérique latine, la Méditerranée et la lutte contre le terrorisme. La participation à la coalition américaine en Irak ? Les soldats espagnols rentreront « à la maison » le 30 juin si les troupes étrangères ne sont pas passées, d’ici là, sous contrôle de l’Onu. Autant dire qu’elles rentreront et M. Zapatero ajoute : « M. Blair et M. Bush doivent faire preuve d’un esprit critique vis-à-vis de ce qu’ils ont fait. On ne peut pas organiser une guerre sur la base de mensonges. La guerre a été un désastre. L’occupation continue d’en être un et n’a fait qu’engendrer davantage de violences ». Les relations avec les Etats-Unis ? Le nouveau Premier ministre les veut « cordiales », sans plus, alors qu’il définit l’Europe comme le « cadre naturel de la politique étrangère espagnole », souhaite rétablir de « magnifiques relations » avec Paris et Berlin et traiter « d’égal à égal » avec l’Amérique latine. C’est une autre langue mais quelles seront les conséquences de ce retournement de l’Espagne, l’un des trois pays européens, avec la Grande-Bretagne et la Pologne, qui collait le plus à la Maison-Blanche ? La première est que cette défection de Madrid accroît les difficultés de Georges Bush, celles du candidat auquel les démocrates reprochent d’avoir isolé les Etats-Unis comme celles du Président qui ne savait déjà plus très bien quoi faire en Irak et devra, maintenant, revoir son dispositif militaire. Avec ce virage de l’Espagne, plus grand des petits pays européens ou plus petit des grands, Tony Blair se retrouve, en deuxième lieu, très seul en Europe sur le front diplomatique, avec pour seuls soutiens fragiles la Pologne et l’Italie dont les gouvernements sont eux-mêmes confrontés à de sérieuses frondes. Au moment même où Georges Bush recule dans les sondages et les Etats-Unis s’embourbent si dangereusement en Irak, la vieille Europe resserre ses rangs et Paris, Berlin, Madrid maintenant, auront, à trois, les coudées plus franches pour plaider l’affirmation de l’Europe, le multilatéralisme et un plus grand investissement dans le conflit israélo-palestinien, tous thèmes sur lesquels il y aurait place pour un dialogue avec une Amérique démocrate. Et puis, enfin, ce n’est pas le moins important, l’Espagne va désormais se joindre à la France et l’Allemagne pour demander une interprétation plus souple du Pacte stabilité. Depuis dimanche, le monde atlantique n’est plus tout à fait le même.

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