Qu’ils s’en effarent ou admirent, au contraire, cette capacité des Français à si vite descendre dans la rue et opposer grèves et manifestations à leurs gouvernements, les étrangers connaissent ce trait national. Cela fait partie de notre image, en Europe et dans le monde, une image qui se confond d’ailleurs souvent avec l’autre singularité française, celle d’une diplomatie tout aussi régulièrement prompte à faire entendre sa différence et camper sur ses positions. Avec la force de cette mobilisation étudiante et lycéenne, syndicale et politique, contre le Contrat première embauche, la France ne dément pas sa réputation de rebelle mais, là, les explications historiques ne suffisent plus. La France, c’est vrai, a la politique et ses batailles dans ses gènes car c’est la politique de ses rois qui l’a faite, car elle est un enfant de l’Etat qui a précédé et dessiné ses frontières, et que la France moderne, celle de la République, s’est inventée dans une révolution, sa seconde naissance, qui avait jeté hommes et idées dans un tourbillon qui la marque jusqu’aujourd’hui. Toute la mythologie nationale - réflexes, attitudes, références - remonte à 1789. L’épopée napoléonienne a ensuite fait la synthèse des deux volontarismes qui ont façonné la France, celui du souverain et celui de ses citoyens. La geste gaullienne a réinventé le bonapartisme avant que Mai 68 ne re-sème les rues françaises de barricades. Il y a, oui, une continuité de l’Histoire française dans laquelle s’inscrit, aujourd’hui, cette soudaine révolte étudiante mais si une énième modification du Code du Travail suscite une telle levée de boucliers, si le feu prend si fort, c’est que la combativité française rencontre, là, un malaise qui n’est pas seulement français mais européen. Regardons l’Europe. Les manifestations n’y sont nulle part aussi fréquentes qu’en France mais les Polonais, lors de leurs dernières élections, y ont inventé une majorité social-conservatrice, anti-libérale en économie, à gauche dirait-on, et totalement réactionnaire sur tout le reste. Les Allemands ont parallèlement contraint leur gauche et leur droite à gouverner ensemble. Aux Pays-Bas, royaume de la pondération, un parti libertaro-nationaliste, avait récemment pu prendre la tête des sondages. Partout, on sort les sortants et l’on bloque l’Europe dans l’espoir d’en avoir une autre. L’Europe, en un mot, a la fièvre et cette fièvre est provoquée par une greffe qui ne prend pas, celle du libéralisme, d’un modèle que les Européens rejettent car ils sont, à juste titre, attachés au leur, à la protection sociale et l’économie sociale de marché qui battent aujourd’hui de l’aile. Le drame de l’Europe, de tous les pays qui la composent, est de ne pas encore avoir de forces politiques, d’intellectuels et de journaux qui sachent clairement dire que nos systèmes de protection sociale ne survivront pas tels qu’ils ont vieilli, que sans un nouveau contrat social le libéralisme l’emportera en Europe comme ailleurs, qu’un tel contrat ne pourra s’imposer qu’à l’échelle de l’Union et que cette bataille, forcément, sera longue.

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