En d’autres temps, il n’y aurait même pas eu besoin de bourrer les urnes. Si Hosni Moubarak n’avait pas été chassé du pouvoir, s’il était encore là et que c’était lui qui proposait de restreindre à deux le nombre de mandats présidentiels consécutifs et de pratiquement lever les conditions actuellement posées à l’enregistrement d’une candidature présidentielle, les Egyptiens répondraient « oui » comme un seul homme. Seulement voilà, Moubarak n’est plus là. Une révolution l’a renversé. Ceux qui l’ont faite ne veulent pas libéraliser le pouvoir mais instaurer la démocratie et ils appellent donc à voter « non » à ces amendements constitutionnels que le Conseil suprême des forces armées, le pouvoir militaire intérimaire, soumet dans trois jours à référendum. C’est insuffisant, disent-ils, car ils voudraient qu’une Assemblée constituante s’attelle à la rédaction d’une nouvelle Loi fondamentale et que les représentants élus à cet effet aient le temps d’en débattre dans ce qui devrait être, à leurs yeux, un cours d’instruction civique à l’usage de la nation. On s’apprête, expliquent-ils, à escamoter de véritables changements au profit de modifications nécessaires mais trop limitées et ce n’est pas là la seule crainte des démocrates. Le texte sur lequel les Egyptiens sont appelés à se prononcer samedi prévoit également l’organisation d’élections législatives sous quatre mois. Or cela les démocrates n’en veulent à aucun prix. Tous courants confondus, ils voudraient, au contraire, que les généraux ne se hâtent pas de faire élire un nouveau Parlement car, si des législatives avaient lieu dans un aussi court délai, elles seraient forcément remportées, disent-ils, par les Frères musulmans et l’ancien régime, les deux seules forces organisées du pays. Le cauchemar qui hante les démocrates, c’est une alliance entre les islamistes et les hommes du régime déchu qui profiteraient d’élections libres pour tuer la démocratie dans l’œuf avant que ses partisans n’aient eu le temps de former des partis, de mener campagne et de faire connaître leurs idées et leurs candidats. Très paradoxalement, c’est ainsi les démocrates qui prient, supplient, somment l’armée de ne pas immédiatement repasser les commandes à un gouvernement civil mais de seulement former, de sa propre autorité, un conseil présidentiel provisoire dans lequel elle siégerait aux côtés de personnalités civiles indiscutées mais cooptées. Longtemps, les démocrates ont espéré que l’armée les entendrait mais, dès lors qu’elle maintient le référendum, ils font bloc pour le « non » auquel appellent les deux présidentiables incarnant aujourd’hui le changement, Amr Moussa et Mohammed ElBaradei, le mouvement politique issu de la place Tahrir, la Coalition des jeunes pour la révolution, et les deux vieux partis de gauche et de droite marginalisés sous Hosni Moubarak, le Tagammout et le Wafd. Confirmant les craintes des démocrates, les islamistes sont la seule force à s’être prononcé pour le « oui » et l’Egypte en transition va ainsi vivre, samedi, son premier test politique. Il y a peu de sondages. Le suspense est entier.

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