Un nombre record de victimes a été enregistré dimanche en Birmanie, où, malgré la brutalité de l’armée, la population continue de réclamer le retour à la démocratie et la libération d’Aung San Suu Kyi

Funérailles d’une victime de l’armée, lundi 15 mars 2021 à Rangoon. Au passage du cortège, la population fait le signe des trois doigts de la main, devenu un symbole de résistance.
Funérailles d’une victime de l’armée, lundi 15 mars 2021 à Rangoon. Au passage du cortège, la population fait le signe des trois doigts de la main, devenu un symbole de résistance. © AFP / STR / AFP

Toutes les tragédies commencent de la même manière : les premières images de révolte ou de mobilisation, l’espoir, les premières victimes suscitent une grande émotion et font les gros titres. Et puis la répétition de scènes de répression, le sentiment d’impuissance à empêcher ces crimes, l’emportent et cèdent progressivement le pas à un silence gêné.

On a connu ce processus avec la Syrie, dont on commémore le triste dixième anniversaire d’une révolution avortée ; il y a le risque que ce soit en train d’arriver au Myanmar, la Birmanie, qui s’enfonce chaque jour un peu plus dans l’horreur du coup d’État militaire.

Un témoignage publié hier par le quotidien britannique « The Guardian » fait frémir : c’est l’histoire de Zaw Myatt Lynn, un enseignant de 46 ans, membre actif de la Ligue nationale pour la démocratie d’Aung San Suu Kyi, que les militaires sont venus chercher un soir dans le bâtiment de son école, à la lisière de Rangoon.

Quelques jours plus tard, sa femme a été appelée pour récupérer son corps dans un hôpital militaire, officiellement il était mort en tentant de s’enfuir. Mais un journaliste du « Guardian » a vu les photos du cadavre, atrocement torturé, ébouillanté, défiguré par des produits chimiques. C’est la réalité de la répression dans ce pays.

Un mois et demi après le coup d’État, l’escalade de la répression par les militaires n’a pas eu raison de la mobilisation de la population : elle continue de réclamer quotidiennement le retour à la vie démocratique et la libération des dirigeants civils, dont Aung San Suu Kyi.

Pourtant, le bilan ne cesse de s’alourdir, dimanche a été la journée la plus sanglante avec près de 50 morts, portant le total depuis le début au moins 136 victimes. Hier les réseaux de téléphonie mobile ont été coupés, et la loi martiale a été instaurée dans certains quartiers de Rangoon, donnant plus de pouvoir encore aux militaires.

Dans ce contexte, il est assez impressionnant que la population continue de descendre dans la rue. C’est d’autant plus courageux que les Birmans savent qu’ils ne peuvent pas compter sur un appui extérieur significatif.

Les Birmans payent le prix des divisions du monde actuel. Comme pour les Syriens il y a dix ans, lorsque toute initiative au Conseil de sécurité de l’ONU se heurtait à une opposition russe, la Birmanie doit compter aujourd’hui avec l’influence de la Chine.

La rivalité sino-américaine pollue désormais toutes les relations internationales, et la Chine a pesé jusqu’ici pour atténuer la portée des résolutions de l’ONU. Elle en paye le prix : ces derniers jours, Pékin a dénoncé l’attaque et la destruction de 32 usines à capitaux chinois à Rangoon, deux de ses ressortissants ont été blessés, les Chinois apparaissant comme un soutien de la junte.

Les États-Unis et l’Europe adoptent des sanctions contre les dirigeants de la junte militaire, mais leur impact est limité – le Français Total, vieil investisseur en Birmanie dont l'histoire est jalonnée de controverses, continue par exemple à fonctionner normalement, à livrer le gaz qui produit la moitié de l'électricité de Rangoon, et payer ses taxes à la junte. Les sanctions actuelles ne sont pas de nature à faire renoncer des hommes qui font aujourd’hui tirer sur des civils. 

Seule une action concertée de tous, y compris la Chine, pourrait peser sur la situation birmane, mais ça parait quasiment impossible. 

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