Il avait tout pour être aimé. Les Noirs américains aimaient Colin Powell car ils étaient fiers que l’un d’entre eux, fils d’immigrés jamaïcains, élevé dans un quartier pauvre de New York, ait atteint les sommets de l’appareil d’Etat américain. Premier secrétaire d’Etat noir de l’Histoire des Etats-Unis, après avoir été, durant la première guerre du Golfe, le premier Noir à diriger les armées américaines, il incarnait l’affirmation d’une classe moyenne afro-américaine, intégrée, admise, banalisée au point que la couleur, pour ce milieu-là au moins, ne compte plus ou presque plus. Les Républicains l’aimaient car il avait été, en les rejoignant, la première grande figure des Noirs américains à laver la droite de son parfum de racisme. C’est tous les Américains, qui aimaient en fait Colin Powell car cet homme policé, intelligent et réfléchi, ce grand serviteur de l’Etat, leur donnait une belle image d’eux-mêmes et des progrès accomplis depuis la ségrégation. L’Amérique, oui, aimait Colin Powell mais ceux qui l’auront encore plus aimé sont ses interlocuteurs étrangers, ambassadeurs, ministres et chefs d’Etat, qui ont apprécié depuis l’affaire irakienne, sa capacité d’écoute, sa modération, le respect qu’il savait leur montrer jusque dans les affrontements les plus vifs. Tandis que d’autres se gaussaient de la « Vieille Europe », encourageaient les campagnes anti-françaises ou même y participaient, on ne l’a jamais entendu, lui, tomber dans ces excès qu’il désapprouvait évidemment. Et puis il y avait, dans les face-à-face ou sur les lignes téléphoniques sécurisées, ces moments de silence de Colin Powell. Il avait une manière silencieuse de dire « oui, je sais, il y a du vrai dans votre position », une manière aussi de dire « je suis un soldat », sous-entendu « j’exécute, quoi que je pense », qui rassuraient les capitales étrangères car cela faisait de lui la preuve vivante que les autres, les sauvages, n’exprimaient pas toute l’Amérique et pas même tous les Républicains. Aimable, il était aimé mais cela aura-t-il fait de lui un homme d’Etat ? Un homme d’Etat n’est pas quelqu’un qui exécute une politique qu’il désapprouve. Un soldat doit obéir - et encore, pas à tout ordre. Un ministre, l’un des premiers, le chef de la diplomatie du plus grand pays du monde, ne peut pas être un simple exécutant. Il est responsable de la politique qu’il conduit, lui prête son autorité, son prestige en l’occurrence, et Colin Powell a couvert des choix stratégiques dont il avait toutes les raisons de savoir qu’ils étaient irréfléchis, fondés sur des mensonges ou les deux. Il a été jusqu’à accepter d’aller brandir, devant le Conseil de sécurité, des preuves qui n’en étaient pas de l’existence des armes irakiennes de destruction massive. Il avait été trompé, a-t-il amèrement dit plus tard, mais quand on est trompé par sa propre administration, par d’autres ministères, on démissionne, on reprend sa liberté pour remettre sa crédibilité au service de la vérité, et cela, Colin Powell n’a pas su le faire. L’intelligence n’excuse pas le conformisme. Elle est une circonstance aggravante.

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