C’est un geste de mauvaise humeur. A lui seul, en lui-même, il n’a pas grandes conséquences mais en annonçant, hier, qu’elle rompait ses relations militaires avec la France à la suite de l’adoption par l’Assemblée du texte réprimant la négation du génocide arménien, la Turquie vient de marquer la dégradation de ses relations avec Paris et l’Europe. Entre les Européens et la Turquie, rien ne va plus car les doutes grandissant, au sein même de l’Union, sur son avenir, ses politiques et ses institutions, la panne européenne en un mot, ont suscité un rejet de l’idée même d’une intégration de la Turquie à l’Europe et que ce rejet nourrit, en retour, un euroscepticisme croissant parmi les Turcs. Pris de vertige devant l’élargissement de l’Union et ses déchirements entre libéraux et partisans de l’économie sociale de marché, entre fédéralistes et avocats de l’Europe des nations, entre Europe puissance et Europe marché, les Européens ne veulent plus ajouter à leurs problèmes internes une nouvelle adhésion que tant d’entre eux perçoivent comme une inconnue de plus. A l’heure du radicalisme islamiste, le fait que la Turquie soit musulmane pèse évidemment lourd dans la balance mais, bien avant le problème religieux, c’est cette grande interrogation, cet « Où allons-nous ? Jusqu’où ? Et pourquoi ? », qui joue contre Ankara. A peine entamées, les très longues négociations d’adhésion sont donc en train de gripper sur des choses qui n’auraient rien arrêté si l’atmosphère était meilleure et les Turcs - non pas leur gouvernement mais les citoyens - en viennent à se dire qui, si l’on ne veut pas d’eux, eh bien, ils ne se mettront pas à genoux, corde au cou, pour qu’on daigne les accepter. Aux deux tiers favorables, hier encore, à leur entrée dans l’Union, les Turcs ne sont ne sont plus aujourd’hui, selon les sondages et les jours, que 32% ou 54% à la souhaiter et près des deux tiers d’entre eux – c’est le plus important – ne croient désormais plus que l’Union leur ouvrira ses portes. Quelque chose se casse, pas irrémédiablement déjà mais en profondeur, et ce n’est pas seulement l’occasion d’intégrer une économie dynamique et un immense marché que l’Europe est en voie de perdre. Bien au-delà de l’économie, ce qui se perd dans ce désamour, c’est la possibilité de montrer qu’il n’y a pas d’incompatibilité entre l’Islam et l’Europe, qu’un Islam laïc et républicain comme celui de la Turquie peut parfaitement adhérer (comme il le souhaite ou le souhaitait) aux valeurs européennes, la possibilité, surtout, de scinder le monde musulman entre ceux qui rejettent l’Occident et ceux que l’Occident attirent, entre ceux qui se cherchent une identité dans l’intégrisme religieux et ceux qui aspirent à la modernité et la démocratie. L’adhésion turque ne signifierait pas l’entrée de la Turquie dans l’Europe mais l’entrée de l’Europe dans la Turquie mais une Europe qui a peur d’elle-même ne semble plus capable de voir cette évidente réalité.

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