En espagnol, on passe vite au « tu ». Hugo Chavez y vient, lui, d’emblée. C’est son style, une volonté d’affirmer une simplicité d’homme d’en bas mais une grande part, aussi, d’authenticité. Président d’un des grands Etats d’Amérique latine, le Venezuela, d’un des tout premiers pays producteurs de pétrole, Hugo Chavez est vraiment un homme du rang, un lieutenant-colonel, un métis qui n’est évidemment pas né une cuillère en argent dans la bouche. Il y a dix ans, en pleine crise politique, il se lance seul ou presque dans un coup d’Etat. L’affaire est sans espoir. Elle ne durera qu’un matin mais ce coup d’éclat le rend immédiatement populaire quand il appelle, devant les caméras, ses partisans à rendre les armes, déclare assumer toutes les responsabilités et reconnaît, avec un bon sourire, que ce « n’était pas l’heure ». Deux ans de prison mais, en 1998, l’heure est venue, 57% des voix et, depuis, Chavez est le président des pauvres, haï des nantis, mal aimé des classes moyennes, adoré des laissés pour compte, l’immense majorité de ce pays. Au printemps dernier, un coup d’Etat orchestré par les plus grosses fortunes du Venezuela a failli le renverser. Il était renversé. Les Etats-Unis bénissaient déjà les putschistes mais la rue, le peuple, l’a sauvé, descendant en masse dans les rues, ralliant les casernes, sous-officiers et hommes de troupe, et Hugo Chavez a retrouvé le pouvoir. La semaine dernière, rebelote. Enormes manifestations contre lui. Le pays, cette fois-ci, paraît le rejeter mais, quelques jours plus tard, contre-manifestations, bien plus impressionnantes encore. Une fois de plus, les pauvres ont si massivement volé à son secours que trois jours, hier,il était hier à Paris, tranquille, serein, si sûr de lui, si certain, dit-il, que le vent du changement souffle en Amérique latine, qu’il intrigue. D'où lui vient cette radicale bonhommie? Nul mystère en réalité car son message a la force de l’évidence. Il décrit son pays, ses richesses, son pétrole, son or, son fer, sa bauxite, la fertilité de ses terres et enchaîne : « Et pourtant 80 % de pauvres, une corruption endémique, une économie entièrement dépendante des cours du pétrole, donc fragile, et des inégalités sociales parmi les plus criantes du monde. Où verrait-on, demande-t-il, des propriétés de quarante hectares inexploitées, sans une vache ? En France, dit-il, se serait illégal ». Non. Ca ne le serait pas mais, oui, ce serait inconcevable. Hugo Chavez, c’est l’archétype d’une nouvelle génération politique du tiers monde, une génération qui a rompu avec le grand soir mais exige avec tant de force des réformes si fondamentales qu’elle en paraît révolutionnaire. Il ne veut rien de plus que ce qui serait la norme en Europe et aux Etats-Unis mais cette norme sonnerait la fin des monopoles et des oligarchies, des grandes familles et de leur main mise sur l’Etat. Il y a beaucoup, chez cet homme, de l’enfant qui proclame le roi nu. C’est un adolescent, tout plein de Rousseau, de Viviane Forrester et de Montesquieu, un pur produit de l’après-communisme, mais le plus fascinant chez lui est qu’un autre lui-même, différent et si semblable en même temps, Lula, s’apprête à remporter la présidentielle brésilienne dans dix jours. Il se passe vraiment quelque chose en Amérique du Sud.

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