Au Maroc, la rue dit tout. Il suffit aujourd’hui de s’y promener, d’y voir la multiplication des barbus et la réapparition du voile, souvent plus strict que le tradition ne l’exige, pour se rendre à l’évidence. Il y a une très forte poussée islamiste au Maroc, si forte que beaucoup de gens qui n’étaient guère pratiquants n’osent plus, même chez eux, boire de l’alcool ou ne pas respecter les fêtes religieuses mais ce changement, omniprésent, ne se lit pas dans les résultats électoraux. A en croire les résultats des élections municipales de vendredi dernier, le Parti de la Justice et du développement, le PJD, la principale formation islamiste, ne serait ainsi arrivé qu’en onzième position, loin derrière les partis de la coalition au pouvoir. A en croire les chiffres, les deux vainqueurs de cette consultation sont les conservateurs de l’Istiqlal et les socialistes de l’USFP, les deux grands partis issus l’un et l’autre des luttes pour l’indépendance. Ces chiffres sont vrais mais ils mentent. Ils mentent non pas parce qu’il y aurait eu fraude électorale, bourrage des urnes, manipulation des listes et autres procédés habituels. Non, il n’y a rien eu de tout cela, en tout cas pas à échelle marquante, mais le Maroc a inventé les vraies-fausses élections par consensus politique. Le pouvoir, gouvernement et Palais royal, ne veut pas que la force des islamistes s’affirme dans les urnes car il craint que cela ne redouble leur puissance, ne fasse fuir les investisseurs étrangers et ne suscite, au bout du compte, une crise majeure. Les islamistes, de leur côté, ne veulent pas risquer un affrontement prématuré avec le régime, préfèrent continuer d’avoir pignon sur rue afin de pouvoir étendre leur influence et l’enraciner en toute légalité. Alors depuis deux, avant chaque élection, législatives l’année dernière, municipales cette année, on négocie, durement mais pragmatiquement. Le pouvoir trace ses lignes rouges, désigne les sièges qu’il ne veut pas que les islamistes remportent. Les islamistes plaident, eux, leur dossier, font valoir qu’ils doivent tout de même marquer des points pour faire voir leur progression et trouver un intérêt à ce marché. De chaque côté, on bluffe, menace, pousse l’autre jusque dans ses retranchements et quand l’accord est trouvé, pas avant, on passe aux élections, de vraies élections mais faussées à la base car tout le monde y trouve son compte. Le pouvoir peut aujourd’hui dire, sans mentir, que le PJD n’a obtenu que 593 des 23 OOO sièges en lice mais les islamistes ne représentaient que 3% des candidats et n’étaient présents que dans 18% des circonscriptions ce qui change tout, comme ils ne se privent pas de le dire. Peut-être y a-t-il une intelligence dans ce théâtre. Peut-être permet-il d’attendre que le PJD mûrisse, s’assagisse et intègre l’art du compromis. Peut-être. C’est ce que la Turquie a fait, avec succès, mais la certitude et que ces faux-semblants ne pourront pas durer toujours, que le Maroc est une poudrière sociale, que les réformes et la lutte contre la corruption n’en finissent pas de ne pas être lancées, que le Maroc se fragilise, dangereusement.

L'équipe
Mots-clés :
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.