Les camps se mettent en ordre de bataille. « Oui » ou « non » au projet de Constitution européenne, la discussion sera maintenant rude entre militants socialistes mais quel en est, sur le long terme, le véritable enjeu ? Ce n’est bien sûr pas le choix de leur candidat à la prochaine présidentielle. Ce n’est pas même - bien plus sérieux, pourtant - la perte d’influence qu’enregistrerait la France en votant « non » et le durable éclatement de l’Union qu’elle provoquerait en rejetant ce texte. Bien au-delà de cela, c’est la possibilité ou l’impossibilité d’offrir à l’Europe et au monde une alternative au modèle libéral que les socialistes français tiennent désormais entre leurs mains. Pas plus en France qu’ailleurs, la gauche n’aime le dire mais elle est partout en recul. Cela ne signifie pas qu’elle ne puisse plus remporter de batailles électorales. Elle dominait, au contraire, l’Europe, il y a quelques années encore et pourrait, bientôt, y reprendre la main mais ses moyens d’action, sa capacité de défendre les plus faibles et d’infléchir le rapport de forces entre le Capital et le Travail, ne cessent plus de diminuer depuis trente ans. C’est un mouvement de fond, lourd, historique, dont on commence seulement à voir les effets et qui tient à deux raisons. La première, la moins grave, est que ces systèmes de protection sociale, assurances maladie, assurances chômage et retraites, qui s’étaient développés sous son influence dans la seconde partie du dernier siècle flirtent aujourd’hui avec la faillite. Leur constante extension, les progrès de la médecine et l’allongement de la durée de la vie, leur succès même et la démultiplication conséquente de leurs coûts obligent à en réduire la voilure sous peine de les laisser sombrer et d’en revenir au XIX ième siècle. Comptable, incontournable, cette réalité met la gauche en porte-à-faux, tailler dans la protection sociale ou contribuer à sa mort mais, pour elle, le pire n’est pas là. Le pire est que la réduction des distances et la révolution technologique, les deux causes de la mondialisation économique, ont spectaculairement réduit le pouvoir des gouvernements nationaux. Face à un capital non seulement apte à aller investir dans des pays à bas salaire et sans protection sociale mais à faire jouer, aussi, leur concurrence contre les salariés des pays riches, les Etats-nations sont devenus impuissants. Ils peuvent légiférer autant qu’ils le souhaitent mais tant que leurs lois ne s’appliquent qu’à la France, l’Allemagne ou le Danemark, à ces îlots du marché mondial, elles ont autant d’effet qu’un cachet d’aspirine sur un pulmonaire. Seule l’unité politique de l’Europe, d’une puissance économique égale aux Etats-Unis et qu’aucune multinationale ne défierait sans risques, pourrait, autrement dit, rétablir la balance en faveur de la protection et de la solidarité sociales. Cette unité politique de l’Europe sera longue et difficile. Elle passe par de constants compromis, insatisfaisants par nature, mais le meilleur moyen d’y parvenir n’est pas, certainement pas, de commencer par revenir sur l’énorme progrès que représente ce projet de Constitution.

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