Bien plus qu’une crise qui commence, c’est une période qui s’achève. Dans ces faillites en série qui ébranlent les banques américaines et secouent les places boursières, c’est le moment libéral qui se referme. Il avait commencé il y a un peu plus de trente ans, au milieu des années 70, lorsque les classes moyennes occidentales s’étaient lassées de financer l’Etat-Providence qui avait tant favorisé, pourtant, leur ascension. Symboles de cette révolte contre l’impôt, on avait alors vu une icône de l’intelligentsia de gauche, le cinéaste Ingmar Bergman, quitter son pays, la Suède, parce qu’il s’y trouvait trop imposé et les électeurs californiens voter en masse contre la taxation des plus-values foncières. C’est sur ce malaise, contre le trop-d’impôts qui tue l’impôt, disait-on, que les droites scandinaves avaient su porter leurs premiers coups aux partis sociaux-démocrates et que Margaret Thatcher et Ronald Reagan, surtout, avaient pu se faire élire et impulser leur « révolution conservatrice » - mouvement qui allait chambouler le monde. C’est eux qui avaient commencé d’imposer les grands dogmes libéraux contre une culture dominante encore largement dirigiste. C’est eux qui avaient martelé que l’Etat n’était « pas la solution mais le problème » et qu’il fallait déréglementer l’économie pour permettre son essor mais ils n’auraient sans doute pas rencontré un tel assentiment si, au même moment, le monde n’avait pas tant changé. Alors même qu’ils étaient au pouvoir, gouvernant en pleine connivence, de petits pays asiatiques, les « petits dragons » allait-on dire, émergeaient sur la scène économique grâce à leur conversion à l’économie de marché tandis que la Chine et l’URSS tournaient le dos au communisme, reconnaissant la faillite de l’économie d’Etat. Soudain, le libéralisme faisait consensus et il s’est vite étendu à toute la surface du globe – à la notable exception de l’Europe occidentale (continentale, bien sûr) où ses avocats n’ont jamais fait recette et marqué peu de points. Le problème est qu’on avait oublié ou, plutôt, pas voulu voir que l’argent ne connaît qu’une loi, celle du profit maximal, qu’il ne pense pas le long mais le court terme et qu’une société dans laquelle l’Etat, désarmé, marginalisé, ne peut plus ni lui imposer de règles, ni penser l’avenir, ni arbitrer entre les intérêts du Capital et du Travail, court immanquablement à des cataclysmes économiques et politiques. La libéralisation économique a accru les richesses. Ce n’est pas discutable. Les faits sont là mais elle a, en même temps, spectaculairement accru les inégalités, affaibli la démocratie en la privant de son rôle de médiation des conflits et permis à l’argent de faire n’importe quoi et, notamment, de nourrir cette crise des sub-primes qui le ronge aujourd’hui. L’Etat devient le seul recours. Même Wall Street se tourne vers lui. L’Etat redevient d’autant plus la solution qu’il faut aussi organiser, par la réglementation, la protection de l’environnement. Le monde a, de nouveau, besoin de règles. L’heure du retour de l’Etat va sonner.

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