Tout le problème est de savoir si un homme d’Etat a les mêmes droits qu’un homme tout court. Tout individu apostrophé par un autre a le droit de répondre aussi vertement qu’il le souhaite. Bris de glaces ou noms d’oiseaux, ça mène où ça mène mais c’est sans importance tandis que lorsqu’un chef d’Etat européen répond aux critiques d’un Commissaire européen comme Nicolas Sarkozy l’a fait hier, c’est la dignité de sa fonction qui en est atteinte et toute l’atmosphère qui s’en alourdit dans l’Union. L’Europe en a vu d’autres et de pires. Tout cela s’oubliera mais était-il vraiment judicieux, utile et nécessaire, de répondre à la Commissaire européenne à la Justice qui s’était indignée de ce que les Roms puissent être l’objet d’une discrimination ethnique en France qu’elle pouvait, si bon lui semblait, en accueillir au Luxembourg ? La première raison qui laisse penser que non est que Mme Reding a beau être luxembourgeoise, ce n’est pas en tant que telle mais en tant que Commissaire européen qu’elle s’exprimait et que son pays a si mal pris de se retrouver pris en otage dans ce débat qu’il s’est publiquement rangé à ses côtés. Résultat : tandis que le ministre luxembourgeois des Affaires étrangères parlait de la « mentalité dangereuse » qui inspirerait, là, les autorités françaises et que le gouvernement allemand rappelait, de son côté, que le droit européen proscrivait toute discrimination ethnique, il ne s’est trouvé qu’un seul des 27, Silvio Berlusconi, pour prendre le parti de Nicolas Sarkozy. La réprobation de Mme Merkel et les applaudissements de M. Berlusconi – la France pouvait mieux faire. La deuxième raison pour laquelle la réaction du Président de la République n’était pas indispensable est qu’on savait, depuis hier, que Mme Reding s’était assurée du soutien du président de la Commission avant de s’exprimer et que ce soutien est, donc, devenu public après les propos de Nicolas Sarkozy. La troisième raison est que Mme Reding n’a jamais comparé les expulsions de Roms à une déportation vers les chambres à gaz, ce qui eut été effectivement grotesque et infâme. Ella a rappelé, en réalité, que la discrimination ethnique, le ciblage politique d’une population donnée, ne s’était jamais vue en Europe occidentale depuis la Deuxième guerre mondiale. Or, non seulement c’est un fait, cela ne s’était jamais vu depuis, mais les instructions données, début août, aux forces de l’ordre par le ministère français de l’Intérieur visaient si explicitement les Roms, étaient si discriminatoires, que cette circulaire, celle qui avait choqué Mme Reding, a heureusement été retirée, sitôt devenue publique. Et puis enfin, dernier problème, Nicolas Sarkozy ne souhaite, du coup, pas en rester là. Il veut maintenant revenir sur cette affaire au Conseil européen d’aujourd’hui, bouleverser un ordre du jour portant sur d’aussi petits sujets que la gouvernance économique européenne et la place de l’Europe dans le monde, pour aller parler des Roms, moins d’1% de la population européenne et jamais plus de 15 000 personnes en France. Nicolas Sarkozy veut avoir le dernier mot mais ce qui est permis à un individu ne l’est pas forcément à un homme d’Etat.

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