Le pays le plus puissant du monde reste, et de loin, les Etats-Unis ; le plus étendu est la Russie ; le plus peuplé est la Chine mais l’Inde détient un autre record qui lui donne toute sa force. Ce pays d’un milliard cent soixante dix millions d’habitants auquel il faudra un mois pour faire participer, en cinq étapes régionales, ses sept cent quatorze millions d’électeurs à des législatives qui ont débuté hier est la plus grande des démocraties du monde. Indépendante depuis 1947 et composée de dix-huit Etats, l’Inde a su rester démocratique malgré des tensions sociales extrêmes, la régularité d’affrontements sanglants entre sa majorité hindoue et ses 13% de musulmans et malgré, surtout, ses guerres à répétition avec le Pakistan, l’ennemi historique, également issu de la partition des Indes britanniques et dont les services secrets organisent régulièrement des attentats d’ampleur sur son territoire. Tout aurait du pousser l’Inde vers l’autoritarisme dans lequel sont tombés tant d’autres des Etats nés de la décolonisation mais ce pays eut pour lui la culture démocratique dont la Grande-Bretagne avait imprégné ses élites et la non-violence grâce à laquelle Gandhi lui avait fait conquérir sa liberté. L’Inde avait su retourner contre son colonisateur les principes dont il se prévalait. Elle a su les cultiver et les enraciner ensuite et c’est grâce à eux, grâce à ces soupapes de sécurité qu’offre la démocratie, qu’elle a toujours pu non pas éteindre ses conflits mais les canaliser, vivre avec, vaincre la faim et devenir la dixième économie du monde, une nation en plein boom et reconnue pour son excellence dans de nombreux domaines scientifiques, informatique en tête. Ouverte au monde, l’Inde n’échappe aujourd’hui pas à la crise venue de Wall Street. De 9% depuis plusieurs années, sa croissance a déjà reculé de deux points et pourrait n’être que de 5%, voire moins, l’an prochain. La production industrielle et les exportations sont en chute libre. L’Inde a déjà perdu quelques dix millions d’emplois dans cette tempête internationale et ça ne s’arrêtera pas là mais comment réagit-elle ? Parce qu’elle est une démocratie, plus tourmentée que les démocraties occidentales mais une démocratie dans laquelle le pouvoir appartient aux électeurs, ses grands partis rivalisent, en ce moment même, de promesses sociales, aides à l’emploi et à l’éducation, prêts agricoles et kilos de riz à prix subventionné pour les plus pauvres. Les économistes s’en effraient – endettement, déficit budgétaire etc. – mais les politiques savent, eux, à gauche comme à droite, qu’il faut en passer par là pour maintenir la cohésion sociale, non pas seulement un minimum de justice mais la condition sine qua non de l’affirmation économique du pays. Grâce à la démocratie, l’Inde passera cette vague, à coup sûr, alors que la Chine voisine, la dictature chinoise, ne dispose, au contraire, d’aucun instrument politique pour faire face au même retournement économique. Incertitude politique d’un côté, solidité institutionnelle de l’autre, l’Inde a plus d’avenir que la Chine parce qu’elle est une démocratie.

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