Le Président turc a tardé à réagir à une épidémie qui progresse vite, et les premières mesures ont provoqué la panique dans les grandes villes. Le coronavirus est venu faire dérailler la stratégie régionale du « sultan » d’Ankara.

Le masque a fait son apparition dans les rues des villes turques gagnées par l’épidémie de coronavirus, ici à Duzce.
Le masque a fait son apparition dans les rues des villes turques gagnées par l’épidémie de coronavirus, ici à Duzce. © AFP / Omer Urer / ANADOLU AGENCY / Anadolu Agency via AFP

Les portes des prisons surpeuplées de Turquie ont commencé à s’ouvrir cette semaine, pour laisser sortir quelque 90.000 prisonniers amnistiés pour cause d’épidémie de coronavirus. Mais parmi eux, il n’y a pas les prisonniers politiques, comme l’écrivain Ahmet Altan, ou le philanthrope Osman Kavala, deux personnalités victimes de la vindicte du Président Recep Tayyip Erdogan. Il n’y a pas non plus les dizaines de journalistes incarcérés. Il s’agit juste de faire de la place en prison pour éviter que le virus ne s’y répande ; pas de tourner la page de la répression.

Le coronavirus contraint le Président Erdogan à un numéro d’équilibrisme particulièrement risqué. 

-       Il doit d’abord faire face à une épidémie bien plus sévère qu’il ne l’avait anticipé et qui accélère, avec 75 000 cas et 1600 morts au dernier bilan. 

-       Il mène deux guerres à la fois à l’extérieur de ses frontières, dans le nord de la Syrie ; et depuis peu en Libye. 

-       Et enfin, il a une situation fragile à l’intérieur, à la fois politiquement malgré la nature autoritaire du pouvoir, et surtout économiquement, la Turquie déjà mal en point subit comme tout le monde le contrecoup de la crise.

Erdogan a longtemps hésité avant de décréter des mesures de confinement, comme l’y encourageaient les experts médicaux et le maire de la plus grande ville, Istanbul, où se trouvent 60% des cas, mais qui appartient à l’opposition.

Le Président redoutait le coût économique d’une telle mesure, avec un État dont les finances sont déjà très dégradées. 

Erdogan a pris des mesures nécessaires, mais ce fut un désastre. Vendredi dernier, un couvre-feu a été annoncé deux heures avant son entrée en vigueur, pour tout le weekend. Cette annonce inattendue a déclenché la panique, et la foule s’est précipitée pour faire des achats, provoquant l’exact opposé de ce qui était nécessaire pour freiner l’épidémie.

Face à la colère de la population, le ministre de l’intérieur, Süleyman Soylu a présenté sa démission, refusée par le Président. Mais cette affaire a aussi révélé au grand jour des fractures politiques au sein du pouvoir, une lutte de clan dont le ministre de l’intérieur, un ultra-nationaliste, est l’un des principaux protagonistes.

Le coronavirus est venu contrarier la stratégie d’Erdogan. Souvenez-vous, il y a seulement cinq semaines mais ça semble tellement loin, la Turquie engageait un bras de fer avec l’Europe en envoyant des migrants vers la Grèce, et entrait en confrontation au même moment avec l’armée de Bachar el Assad dans la zone d’Idlib.

Avec son outrance habituelle, Erdogan utilisait l’arme des migrants pour contraindre l’Europe à le soutenir en Syrie. Le coronavirus a tout changé : aujourd’hui, le Président turc doit faire face à une crise sanitaire et sociale chez lui, et, dans un pays où le tourisme emploie 2,5 millions de personnes et est à l’arrêt, il va avoir besoin d’une aide économique, de l’Europe ou du FMI.

La Turquie est l’un des pays où le coronavirus a un sérieux potentiel de déstabilisation. Comme ailleurs, il ne crée pas de ruptures, mais il exacerbe les failles et les tensions qui étaient bien présentes. Et qui tournent autour du rêve de grandeur d’un homme, Recep Tayyip Erdogan, capable d’écraser tous ses ennemis, mais qui n’avait pas prévu ce virus qui le fragilise.

L'équipe
Contact
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.