Candidat malheureux contre Georges Bush, Al Gore, c’est vrai, manque de charisme. En se représentant, dans deux ans, contre Georges Bush, il aurait aussi risqué de rejouer une partie si confuse et humiliante pour l’Amérique qu’elle n’avait pas envie de la revivre. C’est également vrai mais si l’ancien Vice-président de Bill Clinton n’ira finalement pas à la bataille, c’est pour une autre raison, bien plus fondamentale. Pour briguer la présidence, il faut incarner quelque chose, un projet, une vision, un programme à tout le moins. C’est encore plus nécessaire à gauche puisque la gauche se réclame du changement, de la contestation de l’ordre établi, d’une utopie crédible mais novatrice. Or en Amérique comme en Europe, la gauche ne sait plus quoi proposer. Elle ne sait plus ni pour qui, ni pour quoi, ni comment, ni contre qui se battre car elle n’a pas encore su se réinventer. Au siècle passé, c’était clair. La gauche était antifasciste et défendait l’Etat, comme instrument de l’intérêt général, du développement des infrastructures, routes, énergie, éducation, et comme promoteur de la protection sociale, des caisses de retraite et d’assurances maladie. La gauche, c’était à la fois la démocratie, tout juste sortie du siècle précédant, et le rééquilibrage, par la politique, du rapport de forces économique entre le capital et le travail. L’après-guerre fut l’apogée de la gauche. Des décennies de luttes acharnées, la défaite du fascisme, la peur que le communisme inspirait aux nantis, le boom de la reconstruction et la prospérité qu’il portait, tout concourut alors à faire de la gauche la force dominante, en Europe comme aux Etats-Unis, car même lorsque la droite gagnait les élections, c’est les idées de la gauche qu’elle appliquait. C’est sous Valéry Giscard d’Estaing en France, sous Richard Nixon aux Etats-Unis, que la protection sociale a atteint son plus haut niveau mais, à compter des années soixante-dix, la tendance s’est inversée. La soudaine augmentation des prix du pétrole a incité les entreprises à vouloir réduire leurs coûts salariaux. L’apparition de nouveaux pays industriels a conduit à comprimer encore plus les prix de revient. L’écroulement soviétique a libéré le capital de ses peurs et, plus important que tout, les classes moyennes que la gauche avait tant contribué à développer, jusqu’à en faire la première force sociale des démocraties occidentales, se sont rebellés contre l’impôt. Les classes moyennes, l’électorat de la gauche, ne voulaient plus payer pour les laissés-pour-compte et la gauche, soudain, s’est trouvée en porte-à-faux. Dans un premier temps, Bill Clinton, Tony Blair, Gerhard Schröder ont inventé la « Troisième Voie », le recentrage, baisse des impôts, libéralisation économique et libéralisation des mœurs, une politique faite pour les « bobos », les bourgeois bohèmes, qui a remis la gauche en selle. C’était la fin des années 90, Clinton et l’Europe rose, mais la gauche a alors perdu l’électorat ouvrier, les petits, ceux d’en bas, ni bourgeois ni bohèmes. Partout, la gauche a perdu et se cherche depuis, commençant seulement à pressentir que c’est aux niveaux continental et mondial, plus au niveau national, que le rapport de forces est à recréer, l’éternelle bataille pour la justice à reprendre. Al Gore n’avait pas encore la clé.

L'équipe
Mots-clés :
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.