Tous les arguments se tiennent dans cette affaire mais tous, pourtant, peuvent être contredits. Au tribunal de l’Histoire, devant les tribunaux occidentaux aussi qui en seront saisis, l’affaire Ioukos sera difficile à juger car il y a beaucoup de manières de la raconter, autant qu’il y en a de raconter la Russie des quinze dernières années. Un temps, il y a deux ans encore, le monde de l’argent n’avait pas assez de mots pour vanter les mérites du jeune ingénieur, Mikhaïl Khodorkovski, qui avait su racheter, concentrer, dynamiser les débris de la production pétrolière soviétique pour en faire une compagnie de taille internationale. Pour une success story, c’en était une mais, aujourd’hui, Mikhaïl Khodorkovski croupit en prison depuis quatorze mois et la plus grosse filiale de Ioukos, la compagnie qu’il avait bâtie, sera mise aux enchères après-demain, dimanche, sur plainte du fisc russe. Pour les seules années 2000 à 2003, la Russie réclame en effet vingt-six milliards de dollars d’impôts non payés à Ioukos. Très bien, donc ? Normal puisqu’une grande société qui en a les moyens doit payer ses impôts ? Oui, normal, bien sûr, sauf que… Sauf que le système fiscal commence seulement à se mettre en place en Russie et que, dans la pratique des débuts du capitalisme, la feuille d’impôts y était essentiellement la base de calcul de la corruption. Aller, dans ces conditions, casser une compagnie créatrice d’emplois parce qu’elle était en délicatesse avec le fisc n’a rien à voir avec la Justice. Un enfant le comprendrait mais, arriérés d’impôts ou pas, rétorquera-t-on, l’empire Ioukos ne s’est pas construit sur le seul génie de son promoteur. Comme toutes les compagnies privées de Russie, il fut, d’abord, le fruit du pillage des ressources russes opéré, sous couvert de privatisations, pendant les années Eltsine. Peut-on pleurer sur un escroc même auréolé de vrais succès ? Les Russes, en tout cas, ne le font pas. Dans leur majorité, ils applaudissent au contraire ces poursuites car l’on fait ainsi payer, pensent-ils, l’un des voleurs pour les autres. Oui… On peut ainsi voir les choses mais le problème est que le Kremlin a choisi là le meilleur des « nouveaux riches », un véritable entrepreneur dont le premier défaut n’était pas l’origine de sa fortune mais sa volonté de financer les partis et la presse d’opposition. Museler Khodorkovski, ce n’était pas tant faire un exemple, frapper un oligarche, que museler l’opposition. Emblématique du scandale des privatisations, l’affaire Ioukos l’est aussi de la régression autoritaire de la Russie mais au bout du compte, entend-on à ce point, dictateur ou pas, Vladimir Poutine avait le devoir de casser Ioukos et de la faire racheter, dimanche, par l’archi-puissante compagnie gazière d’Etat Gazprom puisque Khodorkovski était en train de faire passer le pétrole russe sous contrôle anglo-américain par le biais des augmentations des capital. Oui. C’est un fait. La Russie défend là sa première richesse nationale, sa seule arme stratégique, mais, d’un autre côté, en utilisant, pour cela des méthodes de basse police, elle s’enfonce surtout dans l’arbitraire et la brutalité qui viennent de tant lui nuire en Ukraine. Ce n’est pas ainsi qu’elle se refera.

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