Il y a juste un an, ils étaient à couteaux tirés, divisés par l’Irak et leurs rapports avec les Etats-Unis. Il y avait d’un côté Tony Blair, de l’autre Gerhard Schröder et Jacques Chirac mais, demain, à Berlin, ils seront côte à côte, tout sourires, pour une entière journée d’échanges déjà dénoncée, dans le reste de l’Europe, comme l’amorce d’un « directoire » de l’Union, d’une troïka des trois puissances européennes. Que s’est-il passé ? Comment en est-on passé si vite de l’acrimonie aux embrassades ? La première réponse est que, loin de présider aujourd’hui, aux côtés des Américains, au triomphe de l’opération irakienne, Tony Blair, un an plus tard, se retrouve empêtré avec eux dans un bourbier qui l’affaiblit autant dans l’Union que sur la scène britannique. Il s’était vu devenir, troisième mandat en poche, le chef de fil de l’Europe, nouvelle locomotive d’un train que ne conduiraient plus la France et l’Allemagne. Il a désormais déchanté et n’avait plus guère d’autre choix que de se réconcilier avec Paris et Berlin sous peine de leur abandonner les commandes d’une Union dans laquelle il a toujours inscrit, et continue de le faire, l’avenir de la Grande-Bretagne. Tony Blair a du en rabattre mais la Franc Allemagne également car, si Gerhard Schröder et Jacques Chirac ont eu tellement raison sur l’Irak qu’ils n’ont même pas besoin de s’en targuer, ils ont, en revanche, découvert, outre leurs problèmes budgétaires, que leurs pays ne pouvaient plus gouverner l’Europe à eux seuls. La France et l’Allemagne, il y a un an, s’étaient mises d’accord sur la réforme des institutions européennes. La Convention les a suivies. Le projet de Constitution qu’elle a adoptée répondait à leurs vœux mais, quand il s’est agi de le faire adopter, en décembre dernier, par les vingt-cinq membres de l’Europe élargie, l’Espagne et la Pologne ont dit non et, sous l’œil faussement navré de Tony Blair, la Franc Allemagne s’est heurtée à un mur. Un partout mais cette égalité n’était pas un ex æquo. Pour les trois puissances européennes, c’était l’impasse et, petit à petit, elles ont réalisé que, guerre d’Irak ou pas, elles avaient la même approche du conflit proche oriental, des questions de terrorisme et de prolifération, des rapports avec l’Iran, de l’Afghanistan et même des institutions de l’Union, qu’elles s’étaient rapprochées sur la Défense européenne et cherchaient toutes une issue à la crise irakienne. Elles ont surtout compris qu’elles étaient condamnées à s’entendre ou à ne pas peser en Europe, à ne pas pouvoir, autrement dit, se faire entendre sur un seul des grands dossiers sur lesquels elles convergent et c’est ainsi que fut pris ce rendez-vous de Berlin. Alors troïka ? Directoire ? Non. Ce serait le plus sûr moyen de casser l’Europe. Les autres ne suivraient pas, bloqueraient tout mais, dès lors que ces trois-là s’affichent ensemble, aucun des autres Européens ne voudra être le dernier à monter dans le train, risquer de rester à quai. Ce n’est pas un directoire mais une force d’entraînement qui se met en place, une force constituée par trois puissances qui ont toutes trois appris qu’elles ne pouvaient exister que par l’Europe et que l’Europe ne pouvait devenir une puissance politique hors de leur entente.

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