Pour attaquer l’Irak, les Etats-Unis ont besoin de la Turquie, de ses bases et de ses aéroports. C’est la raison pour laquelle Georges Bush avait fait un tel lobbying en faveur de la candidature turque à l’Union européenne, espérant que les Turcs lui renverraient l’ascenseur en laissant les troupes américaines s’installer sur leur territoire et, éventuellement, en partir pour pénétrer en Irak par le Nord. Un mois plus tard, les bases turques ne sont toujours pas ouvertes aux Etats-Unis et les plans de l’état-major américain en sont contrariés. Membre de l’Otan, la Turquie fait de la résistance, freine l’Amérique tant qu’elle peut, car elle craint que cette guerre ne soit, pour elle, une catastrophe. C’est en effet de part et d’autre de sa frontière avec l’Irak que vit l’essentiel des populations kurdes, d’un peuple aujourd’hui divisé entre l’Irak, la Turquie, l’Iran et la Syrie mais qui rêve, depuis l’écroulement de l’empire ottoman, depuis les années 20, de pouvoir constituer, un jour, un Kurdistan unifié. En Turquie comme en Irak, les Kurdes n’ont jamais cessé de lutter pour cet Etat qu’on leur refuse. Ils n’y ont jamais renoncé et si la répression a eu raison des Kurdes de Turquie, ceux d’Irak, en revanche, vivent désormais dans une indépendance de fait car les puissances occidentales leur ont accordé leur protection, à la fin de la Guerre du Golfe. Depuis dix ans, les aviations britanniques et américaines empêchent l’accès de leurs territoires aux troupes de Saddam Hussein. Les Kurdes irakiens se sont ainsi non seulement dotés d’institutions propres mais aussi considérablement enrichis en organisant la contrebande de pétrole entre l’Irak et la Turquie. En Irak, le Kurdistan existe déjà et si, demain, la frontière était ouverte par la guerre, si les Américains s’appuyaient sur les Kurdes irakiens pour développer leur offensive, les territoires kurdes d’Irak et de Turquie ne seraient plus séparés mais unis. C’est un tel cauchemar pour les Turcs que les Américains leur ont donné les assurances les plus fermes sur le maintien des frontières irakiennes. Ils sont même allés jusqu’à sommer les Kurdes irakiens d’aller jurer à Ankara qu’ils ne profiteraient pas de la guerre pour organiser leurs cousins turcs mais la Turquie n’en croit rien. Les Turcs se disent, eux, que cette guerre serait une chance historique pour les Kurdes, que rien, pas même les Américains, ne les empêcherait de la saisir et que la Turquie doit, à tout prix, empêcher ce conflit. Ils se le disent d’autant plus que si la guerre, malgré tout, éclatait, ils devraient alors mobiliser leurs propres troupes pour tenir les Kurdes en respect, que cet effort militaire leur coûterait si cher que leur redressement économique en serait compromis, que leur entrée dans l’Europe en serait retardée d’autant – bref, qu’ils auraient tout à y perdre. Non seulement la Turquie refuse de promettre ses bases aux Etats-Unis mais elle tente aussi de mobiliser tout le Proche-Orient dans une opération de bons offices entre Saddam Hussein et les Américains. Plus les Etats-Unis tardent à entrer en guerre, plus ils auront de difficultés à le faire.

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