Et si c’était possible ? C’est la question qui agite aujourd’hui tout le monde arabe et commence à tarauder les chancelleries occidentales car, s’il était possible que la révolte tunisienne débouche, sans plus de violences, sur des élections libres et la formation d’un gouvernement démocratique, beaucoup de choses en seraient changées au Maghreb et au Proche-Orient. Muselées, fractionnées, souvent très durement réprimées, les oppositions s’enhardiraient. Les populations commenceraient à se dire que les partis uniques, régimes militaires et autres monarchies absolues ne sont plus forcément éternels. L’inquiétude que cette évolution des esprits susciterait dans les milieux dirigeants et que le colonel Kadhafi exprimait hier en déplorant le renversement du président Ben Ali pourrait pousser, dans certaines capitales, à des ouvertures politiques, très limitées mais nouvelles et créant des situations inédites. Si la Tunisie devenait, demain, la première vraie démocratie du monde arabe, si elle l’était devenue grâce au courage et à la persévérance des manifestants qui ont osé descendre dans la rue et y rester, les deux régimes les plus menacés par une contagion de la liberté seraient l’Egypte et l’Algérie. Dans ces deux pays, les pouvoirs en place sont usés jusqu’à la corde et canalisent de plus en plus mal un bouillonnement permanent non seulement des islamistes mais aussi, surtout, des classes moyennes et de la bourgeoisie éclairée qui ne voient plus d’autre avenir que dans un changement radical. L’Egypte et l’Algérie sont les maillons faibles du statu-quo dictatorial dans lequel vit le monde arabe depuis ses indépendances. Si elles étaient ébranlées, le Maroc le serait à son tour malgré le prestige qu’y garde une monarchie très ancienne, qui fut l’artisan d’une décolonisation pacifique et a su permettre un pluralisme contrôlé qui lui offre des soupapes de sécurité. En cas de nécessité, le Maroc pourrait peut-être garder son roi et évoluer vers un parlementarisme plus réel mais des changements dans ces trois pays ne pourraient pas être sans répercussions en Syrie, dans le Golfe et en Iran, pays qui n’est pas arabe mais musulman, dans cette théocratie qui danse sur un volcan depuis que sa dernière élection présidentielle, entièrement frauduleuse, y avait suscité d’immenses manifestations d’espoir déçu. La Tunisie est d’autant plus observée par les peuples et les dirigeants du Maghreb et du Proche-Orient que, si elle réussissait à se stabiliser dans la démocratie, les Etats-Unis et l’Europe verraient bientôt moins de nécessité à soutenir les régimes en place et fermer les yeux sur leur corruption et leur violence car ils craindraient alors moins que tout changement ne se fasse à l’avantage des islamistes. C’est ainsi que la petite Tunisie devient soudain l’un des pays les plus importants du monde et le fait est que l’armée y combat les provocations des hommes de l’ancien régime, que la formation d’un gouvernement d’unité nationale y paraît en bonne voie et que les élections qui s'annonceraient alors pourraient opposer un cartel des gauches laïques à des islamiste qui ont médité l’échec de la violence. Rien n’est joué mais, si ça l’était… Croisons les doigts.

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