Si les mots ont un sens, si l’on veut bien ne pas se cacher derrière son petit doigt, c’est une crise. N’ayant pas de « Plan B » sous la main, forcément incapables d’improviser un substitut à un projet constitutionnel longuement et difficilement négocié par les représentants des Parlements nationaux, du Parlement européen et des gouvernements des pays membres, les vingt-cinq chefs d’Etat et de gouvernements, le Conseil européen, ont décidé de faire ce qui était prévisible, la seule chose qu’ils pouvaient faire - ne rien décider. C’est ce que signifie ce consensus sur le report au-delà de la date prévue, au-delà de novembre 2006, de la fin du processus de ratification. Sine die, sans autre terme qu’un rendez-vous d’évaluation en juin prochain, on entre ainsi dans une période indéfinie de tâtonnements, explications, consultations, qui a l’avantage de ne fâcher personne, de permettre, aux uns, de ratifier s’ils le veulent et le peuvent ; aux autres, de suspendre toute consultation et, aux troisièmes, de balancer encore entre ces deux options. C’est un moindre mal. C’est moins pire qu’une nuit de bagarres qui aurait abouti au même résultat l’aigreur en plus mais, pour l’heure, pour plusieurs années en fait, et peut-être bien longues, on en restera aux traités précédents, à ceux qui étaient synthétisés dans la troisième partie de ce traité mort-né, à ces traités anciens et à l’Europe marché sur le rejet desquels s’était largement fondé le « non » français. Ce paradoxe n’est pas non plus une surprise. C’était tout aussi annoncé prévisible, inévitable car, sauf à défaire l’Union, on ne pouvait dépasser les Traités anciens qu’en adoptant le nouveau, celui qui aurait permis de passer à l’Europe politique en donnant au Parlement européen la possibilité de prendre les commandes de l’Union et de la gouverner, à gauche ou à droite, sur la base d’un mandat électoral paneuropéen. Ce sera, peut-être, pour des jours meilleurs mais en attendant ? En attendant, reste l’espoir, bien ténu, que les Vingt-cinq parviennent, malgré tout, à se mettre d’accord sur le prochain budget européen. Rien n’est moins sûr tant les intérêts nationaux divergent et tant ils redeviennent prévalents quand l’horizon et la volonté politiques s’évanouissent. Rien n’est moins sûr mais, d’un autre côté, la peur du vide, le danger d’ajouter une crise financière à la crise institutionnelle et l’avantage, surtout, qu’aurait Tony Blair à se faire le chevalier blanc de l’Union en débloquant la situation, interdisent de désespérer d’un accord de dernière minute, a l’issue d’une prolongation. On verra mais, accord budgétaire ou pas, situation noire ou, seulement, grise, le projet européen est mal en point. Ce n’est pas sa première crise, dit-on. Il en a, c’est vrai, surmonté bien d’autres mais, là, l’Europe fait face, d’un coup, à un triple défi. Ce ne sont plus seulement ses gouvernements mais aussi ses citoyens qui se divisent. Il va lui manquer les nouvelles institutions qui avaient été conçues pour pouvoir fonctionner à vingt-cinq et plus. Elle devra, enfin, nouvelle pomme de discorde, régler la question des élargissements à venir – trahir ses engagements ou les tenir, sans grands moyens de le faire.

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