Ce mouvement dure et ne s’affaiblit pas. Bien que Mir Hossein Moussavi, le plus populaire des candidats éliminés par la fraude, ait appelé la population à ne pas redescendre dans le rue hier, à « ne pas tomber, avait-il dit, dans le piège de la mort », d’importants rassemblements se sont formés en fin d’après-midi à Téhéran et se prolongeaient encore dans la soirée. Il n’y a pas de chiffres à donner sur le nombre de manifestants car les autorités ont pratiquement consigné dans leurs bureaux les correspondants étrangers et leurs collaborateurs iraniens mais le mouvement de protestation continue, parallèlement, de s’étendre en province. C’est tout le pays qui est touché, pas seulement la capitale, et un intense débat – que faire, maintenant ? – agite donc les plus expérimentés des opposants, leurs têtes politiques. Que faire car, si ce mouvement ne se trouve pas d’objectifs concrets et réalisables, le danger est grand qu’au fil des jours, la lassitude venant, le manque de perspectives crédibles ne détache de la masse des protestataires une avant-garde radicale, jeune, sans expérience et de plus en plus maximaliste, qui offrirait alors une proie idéale à une brutale répression. C’est l’obsession des opposants : comment faire pour éviter ce danger ? Comment faire pour ne pas reculer sans aller, pour autant, trop loin, trop vite ? Sur quelles bases et comment organiser et maintenir mobilisée une telle masse de gens, si divers par leur âge, leurs opinions et leur degré de maturité politique ? Ce débat se mène à Téhéran, bien loin de l’Europe, mais l’étonnant est que les opposants iraniens cherchent leurs idées en Pologne, dans l’histoire de Solidarité, d’un mouvement qui leur rappelle le leur car, dans l’un et l’autre cas, une société jusqu’alors murée dans la peur a fait soudainement irruption sur la scène politique et constitué une gigantesque force de changement, mais une force ne pouvant pas utiliser sa puissance sans se heurter de front à un appareil qui a le monopole des armes. Au début des années 80, le théoricien de l’opposition polonaise, Adam Michnik, en avait conclu que ce mouvement devait « s’autolimiter », ne pas demander la démocratie, la sortie du communisme, mais uniquement une chose que le pouvoir ne pouvait pas récuser d’emblée et pouvait, même, finir par concéder : la liberté syndicale. C’est ainsi que Solidarité avait abattu tout le bloc communiste en neuf ans et plusieurs des intellectuels iraniens méditent, aujourd’hui, ce précédent, le font connaître et prêchent, à leur tour, pour une autolimitation iranienne – surtout pas de slogans contre le régime mais l’unité la plus large possible, même avec des conservateurs, sur trois mots et eux seuls : « Respect de la volonté populaire ». Une idée court : faire signer par tous les électeurs ayant voté pour l’un des trois opposants à Ahmadinejad le texte le plus court qui soit : « J’ai voté pour Moussavi », ou Karoubi ou Rezaï. On cherche aussi du côté de Gandhi, de la non-violence et des mouvements de désobéissance civique. On cherche en toute hâte car l’immensité même de ce mouvement est sa faiblesse.

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